mes grands parents

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Récit

"Mon exode du mardi 11 au mercredi 19 juin 1940"

par mon grand-père Jules Bourrié

Quelques explications : Juin 1940, mes grands parents paternels demeurent dans le XIIIème arrondissement de Paris. Ma grand-mère, Germaine, part pour Villeneuve-sur-Lot avec le personnel du Ministère de la Guerre (où elle est employée comme comptable-dactylographe), elle a 43 ans. Son époux, mon grand-père Jules, part lui-aussi avec son entreprise, Renault de Boulogne-Billancourt (où il est peintre-décorateur), il a 38 ans. Il quitte Paris le 11 juin 1940 à 06h30. Tout au long de son périple, il écrit son journal et relate jour après jour son voyage de Paris à Montluçon.
Je vous livre ce témoignage d'une période tourmentée de la vie de mes aïeux et de l'histoire de la France.

"Par un épais brouillard qui ne présage rien de bon, nous partons de Paris à 06h30, direction Limours. Tout notre groupe est à pied et déjà tout laisse prévoir la pagaille. Nous passons à Bièvre à 11h00 puis Orsay. La route est bien encombrée et nous voyons passer les convois militaires ainsi que quelques chars d'assauts (tanks ou chenillettes) sans compter une multitude de gens qui, à pied, en vélo, avec des voitures d'enfants, fuit la Capitale. Petit à petit notre groupe se disloque et chacun cherche à se débrouiller pour arriver plus tôt à cette première étape. Nous arrivons à 18h00 à Limours (39 Kms), sans trop de fatigue, et nous commençons à courir après le ravitaillement. Notre rendez-vous est pris pour 19h00 dans un petit bois où nous pourrons dîner et nous coucher ensuite. Quelques retardataires nous ont rejoint et nous sommes maintenant une vingtaine réunie. Tout le monde à bon moral. A 22h00, chacun cherche la meilleure place pour passer la nuit qui se rafraîchit. 01h00 du matin, il pleut, ce qui nous fait chercher un abri sous de grands arbres qui se trouvent à proximité et où nous achevons cette première nuit.

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Le lendemain, mercredi 12 juin, réveil à 07h00 pour la deuxième étape Angerville. Etape monotone, bonne route et peu encombrée par les voitures, nous traversons un petit pays de quelques maisons et repos pour nous permettre de nous débarbouiller à la pompe du village. Nous sommes une dizaine ensemble. Après quelques temps d'arrêt, nous reprenons la route cahin-cahat pour arriver au but de notre "promenade" à 16h00. Nous voilà à Angerville, où tout est sens dessus dessous, le ravitaillement est presque nul (à part le vin) et les commerçants profitent de l'afflux de monde pour majorer les prix. Ils ne se doutent pas qu'ils seront bientôt logés à la même enseigne que nous et qu'ils devront tout abandonner. Nous prenons un repas bien gagné.

Vendredi 14 juin, couché dans la paille dans une remise, ce qui nous semble du luxe, l'heure du départ est fixé à 09h00 pour la direction de Patay. Sur la route, quelques voitures ou convois qui nous dépassent, nous commençons à faire de l'auto-stop, ce qui me réussit au bout de quelques essais infructueux et me permet d'arriver à destination à 12h00. Déjeuner sur l'herbe avec quelques camarades. Après le repas, nous nous rendons à l'école de garçons où un bureau s'est installé pour nous faire inscrire et savoir les manquants. A 15h00, ordre est donné de partir le plus rapidement possible, car nous nous trouvons à environ 3 kilomètres d'un camp d'aviation où se trouve un dépôt d'essence (700 000 litres) que les allemands vont venir bombarder. Nous rassemblons nos valises et pressons un peu notre départ. J'ai la chance de trouver une place dans la voiture d'un de nos chefs d'atelier, et nous voilà partis direction Oligny-le-Rivault où nous arrivons à 20h00. Dans un bois, nous nous organisons pour dîner et coucher comme l'on peut. Nous sommes bien 300 en tout, chacun se débrouille comme il convient, surtout pour coucher, j'ai la chance avec deux de mes camarades de trouver une vieille masure où nous avons vite fait de porter un peu de paille et de nous endormir.

Le lendemain samedi 15 juin, visite au village où je fais quelques emplettes, j'en profite pour me raser (car je ne me reconnaissais pas moi-même) achat d'un béret, chocolat, conserves, pain, etc... Dans la soirée trois camions Renault arrivent à notre camp. Ils transportent le personnel de l'usine parti de Paris le 13 juin (les veinards !).

Dimanche 16 juin, réunion à l'école pour se faire inscrire et savoir où nous serons affectés qui, à Chateauroux, Bourges ou Gannat. La radio-cuisine ne se prive pas de lancer de fausses nouvelles et en fin de compte nous ne savons absolument rien si ce n'est que nous voyons passé de la troupe et son matériel (camions) qui doivent se replier sur une autre ligne de défense.
Après-midi de dimanche, je suis affecté à la SNCASO à Chateauroux avec quelques camarades de mon équipe (Choquet). Nous devons nous y rendre à pied car il n'y a que 4 camions pour tout le personnel et nous sommes bien 300 en tout. Vers 13h00 départ un peu mouvementé, nous avions repéré une vieille ambulance Ford qui était sur le côté de la route, abandonnée, après une visite au moteur qui n'avait pas l'air d'avoir trop souffert, nous avons fait le plein d'essence, fourni par la maison, et nous voilà partis tant bien que mal avec une dizaine de personnes et avec mission de ramasser les trainards. Beaucoup de monde sur la route qui nous regardent passer avec envie. Notre voiture fait un bruit formidable, ses pneus sont à moitié dégonflés et l'on n'est pas très rassurés. Malgré cela, nous arrivons à faire du 20 Kms/heure, notre randonnée se poursuit sans histoire et nous arrivons à Romorantin à 17h00. Nous attendons de nous reposer un peu et faire quelques provisions, chacun va de son côté et après 3 heures de queue, nous réussissons à ramener 5 boules de pain de soldat. Il est 20h00, nous cassons la croûte et nous nous couchons dans les champs (notre entrée à Romorantin a été saluée par deux alertes l'une à 17h00 l'autre à 19h00 mais sans bombardement).

Lundi 17 juin, départ 9h00 direction Châteauroux, quant à 8Kms de notre but, dans une côte, notre voiture ne veut plus aller plus loin, hélàs plus une goutte d'essence. Nous avons usé 50 litres pour faire environ 75 kms. Il est 18h00 et nous sommes obligés de coucher dans une grange après avoir fait un dîner sommaire (chocolat, sardines), heureusement nous avions fait provision de vin.

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Coucher à 21h00, réveil à 7h00 le mardi 18 juin, arrêt de toutes les voitures qui passent sur la route pour mendier un peu d'essence, peine perdue, ce n'est qu'à 11h00 que nous avons la chance d'arrêter une voiture militaire, qui, voyant notre ambulance sur le bord de la route, a pitié de nous et nous fourni 7 à 8 litres de précieux liquide. C'était un adjudant qui recherchait son convoi et nous avons pu avoir quelques détails sur ce qui s'est passé (pas brillant) enfin nous voilà contents et nous repartons vers Châteauroux.
Fin de notre étape, arrivée à 12h00, nous courons au ravitaillement, hélàs rien à faire, tout est bouleversée et la population est augmentée de 10 fois, c'est la vraie pagaille. Nous déjeunons avec nos réserves qui se composent surtout de chocolat et de vin. Nous allons au bureau de la place pour chercher un bon d'essence de 50 litres pour pouvoir continuer notre route. Nous obtenons satisfaction et nous voilà partis au ravitaillement qui se trouve à 2kms de là. Nous n'étions pas les seuls car il y avait bien 200 voitures ou camions militaires qui attendaient leur tour. Enfin, nous prenons patience, quant à 15h00, vrombissements d'avions, ce sont les français... hélàs non... On entend la DCA puis les bombes... ce sont les italiens qui viennent bombarder l'usine Bloch et le terrain d'aviation. Nous nous trouvons à 1500 mètres environ, entre les réservoirs d'essence et l'usine, et nous sommes bien placés pour recevoir quelques pruneaux. Les avions prennent de la hauteur puis descendent en piqué pour jeter leurs bombes à tour de rôle. On dirait que la DCA tire à côté, il serait pourtant facile de les descendre... enfin après leurs petites randonnées, fin du bombardement à 15h45. Nous sommes couchés sur la route ou dans les prés, pas très rassurés. Des colonnes de fumée s'élèvent sur notre droite, nous constatons que les projectiles n'ont pas tous atteint leurs objectifs (heureusement !). Nous nous retrouvons sain et sauf, seule une femme que la commotion a fait évanouir (pas de bobo). Nous reprenons notre file dans le convoi car il n'y a plus qu'une vingtaine de voitures à passer avant nous.
Vers 17h00, nouvelle alerte, 25 ou 28 avions allemands viennent à leur tour bombarder principalement le camp d'aviation. Nous avons tout loisir de les regarder passer au-dessus de nos têtes, ils sont bien à 700 ou 800 mètres et n'ont pas l'air de se presser, ils font de grands cercles, descendent en piqué jusqu'au-dessus des arbres et jettent leurs engins de mort. Cela dure une demi-heure puis ils disparaissent. On se demande pourquoi ils n'ont pas bombarder les réservoirs d'essence et notre convoi qui étaient pourtant bien visibles sur une route en plein champ et sans arbre. Il faut croire qu'ils avaient reçu des ordres et que cela leur servirait d'ici peu de temps. Enfin, notre tour approche et après avoir fait le plein (60 litres) nous reprenons la route. Il est 19h00.
A Châteauroux, nous avons appris au service aéronautique qu'un groupe de notre usine se replie sur Gannat, mais il ne pouvait nous dire pour nous la même chose (autrement dit, ils laissaient toutes initiatives à tout le monde pour nous disperser au bon gré des événements). Après consultation entre nous, nous décidons de nous rendre à Gannat. Nous passons à La Châtre à 22h00.

Montluçon

Nouvel arrêt pour dîner et coucher à la belle étoile car tout est complet. Nuit fraîche, nous sommes couvert de rosée au réveil qui a lieu à 8h00. Mercredi 19 juin, départ à 9h00, direction Gannat par Montluçon, où nous arrivons dans cette ville à 11h15. Beaucoup de monde à l'entrée de la ville qui nous font signe de ne pas aller plus loin, un bombardement sévère a eu lieu, pas mal de victimes (64). Le bruit de notre moteur ne nous a pas permis d'entendre. Nouvel arrêt forcé, je pars aux nouvelles et j'apprends que les allemands viennent au-devant de nous, en direction de Gannat. Je décide de ne plus aller plus loin et d'attendre à Montluçon les événements, sans en parler à quelques uns de notre groupe qui sont plus morts que vifs.
Midi, nous rentrons dans la ville ou presque tout le monde est parti, surtout les commerçants. Je dis au-revoir à mes compagnons de route qui se demandent ce qui me prend et veulent que je reste avec eux (question ravitaillement). Rien à faire, je prends mes bagages et me voilà parti à travers la ville en quête d'un gîte. J'ai la chance de trouver une chambre ce dont je profite aussitôt, un peu inquiet tout de même de me retrouver seul après tous ses déboires."

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Que s'est-il passé ensuite ? Je n'ai pas connaissance de la fin de cette aventure... mais mes grands-parents se sont retrouvés puisque j'ai eu la chance de profiter de leur présence jusqu'en 1966.