"Destins de femmes"

livre

Un roman d'Alain Soudan

abeille

alain soudan

renard

grappe de raisin

épis de blé

terre craquelée, dessèchée

meule

lampe à pétrole

loup

..."- Désolée de vous déranger, savez-vous ou repose Daniel MEGARD ?
En me recueillant sur cette tombe je n'avais pas idée de ce que j'allais découvrir par la suite. Cette femme, que je rencontrais pour la première fois, m'était plus âgée d'une vingtaine d'années. Pourquoi et comment connaissait-elle la personne qui reposait sous cette terre, là devant moi? Quels avaient pu être leurs rapports? Autant de questions qui me vinrent immédiatement à l'esprit. Je n'osais lui infliger l'avalanche de questions qui me brûlaient pourtant le bout des lèvres. Je tentais timidement d'en savoir plus en demandant machinalement :
- Vous le connaissiez ?"....

La critique :
Pourrions-nous nous reconnaître en l'une de ces femmes, aux destins si différents et pourtant si proches ? Ces femmes en quête de vérité, d'amour ?
L'analyse des sentiments que fait Alain Soudan dans ce premier roman nous invite à une réflexion approfondie sur nous-mêmes, les femmes.
Alain Soudan, né en 1949, cadre supérieur dans le milieu financier et ancien sportif de haut niveau, relève avec bonheur le défi de l'écriture romanesque.
208 pages
Editions Persée (Aix-en-Provence), ISBN 978-2-35216-139-4
Dépôt légal : 1er trimestre 2008
En vente au prix public de 17€ et sur internet (Alapage, Amazon, FNAC...) et dans les magasins FNAC.

ligne

abeille

"A l'ombre de la butte"

Récit d'autrefois
par la section "archéologie et histoire de Neuville-Bosc"
publié dans le bulletin d'information municipal(1984)

livre

"La terre n'était pas remplie de tant de gens qu'aujourd'hui, ni si bien cultivée; et l'on n'y voyait pas tant de riches domaines, tant de châteaux, ni de villes opulentes. On faisait bien dix grandes lieues, voire quinze, sans rencontrer bourg, château ou ville où trouver un gîte".
Moniage Guillaume, XIIème siècle.

"J'ai vu de mes yeux, les campagnes.. du Vexin, du Beauvaisis... hideuses à regarder, vides de paysans, pleines de ronces et d'épines."
Thomas Bassin, Histoire de Charles VII.

En 1150, Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen, avait confirmé la possession de l'église de Monts à l'abbaye de Saint-Martin-Sur-Viosne.
Le prêtre des lieux égrenait son sermon final : "Repose en paix, tu as bien fait ton devoir. Que vous fussiez tous aussi sages, mes paroissiens que vous êtes."
La Béatrix ne parlait pas. Elle avait de grosses larmes qui roulaient sur ses joues bleuies par la bise. La Marie, sa fille, se blottissait contre elle en reniflant. Béatrix se tourna vers son compagnon, Jehan. Il avait sangloté en voyant son père, l’Isambert Duquesne, enseveli dans la fosse commune, par humilité et par piété – puisqu’il prêchait sans cesse pour un retour à la religion primitive -. Pour l’heure Jehan semblait calmé au milieu des hommes.
Tous les vilains des feux voisins étaient là. Le vieux était vénéré de tous à cause de son grand âge. Qui pouvait se vanter de n’avoir peu ou prou eu recours à lui ? D’aucun pour ses décoctions, car il savait les secrets des plantes; l’autre pour lui avoir sauvé une brebis; encore un pour un négoce ou une coupe de bois. Même le Doucet était là. Ce bellâtre avait débarqué un beau matin dans la région. Nul ne le connaissait. Inutile de le questionner, il ne répondrait que par de sourds grondements. Et puis son allure ne rassurait pas: grand gaillard hirsute, dépenaillé, pieds nus, il marchait toujours le dos voûté, les bras ballants, le visage heureux tourné vers le ciel et le regard perdu au loin. Tous avaient fermé leur porte sur son passage et saisi leurs amulettes pour éloigner le suppôt de Satan. Les gens d’ici étaient trop pauvres pour se permettre de nourrir une bouche inutile.
Seul, le vieil Isambert ne l’avait pas chassé, il avait saisi le simple par les épaules et l’avait mené dans son vivoir. Oh ! il n’était guère plus riche que ses voisins mais il l’avait pris en affection, non par pitié mais plutôt pour son sourire naïf et la bravoure au travail qu’il avait sentie en lui. De fait, le Doucet ne renâclait pas à la tâche. Il était toujours présent lors des grosses besognes. Il vivait donc ici paisiblement depuis plusieurs années sans doute. Cet après-midi, il n’avait pas compris ce qui s’était passé. Il caracolait, riait et essayait de les amuser par des pitreries mais personne ne le voyait.
Les hommes regroupés marchaient en tête. Ils portaient une chemise sous leur bliaud, les braies en toile bise joignaient leurs chausses, ils serraient leurs sayons à capuchon et soulevaient tristement leurs souliers à liens. Les deux fils de Jehan, Guillaume et Margerin, marchaient derrière lui; à sa droite, Hugues Bedoullard, le vigneron, suivi de son fils Jacques, l’aîné Etienne était loin derrière; à sa gauche, le bûcheron, Matthieu Delbosc qui avait à son côté Pierre Carbou, le charbonnier.
Puis venaient les femmes avec leurs jouvencelles et les petits. Protégés du froid par de longues robes en tiretaine ou en blanchet assez grossier, des chainses et des pelisses retenaient leurs chaperons.
Eléonore, la femme du Matthieu, fort alerte bien qu’elle fût grosse de sept mois, avait l’aîné Matthieu, âgé d’une dizaine d’années, Radegonde et Alice, la cadette. Agnès, la femme Bedoullard, parlait en surveillabnt sa Catherine et sa Jehanne qui avaient rejoint Perrette, Marguerite et Blanche, les filles de Geneviefve, l’épouse du Carbou. Elle aussi avait l’œil sur ses damoiselles car elle avait remarqué les regards d’Etienne sur sa Perrette et ça ne lui plaisait guère. Il fallait que le père décide et voir ce que le damoiseau et son père réclameraient. Ce n’était pas encore affaire faite. Discrètement, elle demanda à Béatrix :
- Dis, qu’est-ce t’en penses de l’Etienne ?
- J’le trouve pas trop courageux.
- Son père paraît content de lui pourtant.
- Sûr qu’i va pas te dire le contraire, i serait trop content de s’en débarrasser !
Ce n’était pas la réponse qu’espérait Geneviefve et à y bien réfléchir, sa Perrette avait presque le même âge que la Marie. Béatrix voulait peut-être aussi se la marier sa fille. Elle décida de n’en plus jamais parler avec elle et se réjouit que l’Etienne s’intéressât à son aînée.
Agnès rompit le silence :
- Reste plus de lard pour la famille. Ya plus que Hugues qu’en mange le dimanche seulement. Même l’Etienne et le Jacques s’en passent. A leur âge !
- Chez nous, on trempe le pain dans l’eau bouillie avec quelques racines. Bientôt j’pourrai même plus faire le pain, y a plus froment ni seigle, lui répondit Eléonore. Les tiots, le soir, ils ont faim. Moi aussi avec le p’tit dans le ventre, i’me faudrait double ration.
- A la maison, c’est tout pareil, rétorqua Geneviefve. J’peux plus nourrir les filles. Hier, on n’a même pas pu donner aux bêtes. L’hiver est long et rude cette année. Si la neige cessait de tomber, les prairies repousseraient, on aurait du bois sec. On est tous dans le même lit mais sans paille et les nuits sont froides, même les bestiaux ne nous réchauffent plus assez.
- C’est vraiment une mauvaise année avec celle de l’an passé et celle d’avant, on ne peut plus faire d’avances et payer au seigneur, conclut Béatrix.
Les hommes évoquaient aussi les rigueurs de l’hiver et la dernière grande famine que l’Isambert avait vécue quelques vingt cinq ans auparavant.
Seul le bûcheron menait encore quelques activités. Obéissant aux ordres du seigneur, il ne pouvait abattre tout le bois nécessaire. On entendait ses cognées à la lisière des Buttes de Rosne. Ailleurs il n’osait trop s’aventurer car les bêtes rôdaient et il savait bien que les forêts étaient les résidences mystérieuses et privilégiées des ermites et des brigands. Faute d’âne, le Doucet charriait le bois.
- Cette nuit, les goupils ont visité le poulailler. Quand le chien a aboyé, j’suis sorti avec ma fourche. J’les ai vus détaler. J’ai couru derrière mais ils allaient toujours plus vite, j’ai pas pu les rattraper et i m’ont volé mes chapons, disait Pierre.
Jehan, paysan en tenure, exploitait quelques arpents de terre dans la vallée Jacques et au Bidalé, mais devait toujours de lourdes redevances à son seigneur. Ce dernier, Jean de Neuville-Bosc, répondant à l’appel de Louis VII le Jeune, était parti pour la seconde croisade. Il en était revenu au début de cette année mil cent cinquante. Depuis, il imposait de pesantes charges. Jehan savait qu’il ne parviendrait pas à régler les cens ou les dîmes en temps voulu. De l’argent, il n’en possédait guère. Les œufs et les volailles se faisaient rares. L’espoir de la dernière récolte d’avoine et d’orge le rassérénait. Contraint de travailler sur les terres du seigneur plusieurs jours par semaine, il n’entretenait même plus son jardin ou ses maigres vignes. Si Jehan de Neuville-Bosc exerçait son droit de justice, Jehan le paysan tomberait de pauvreté en misère. « Attendons la moisson » se résigna-t-il et il fixa ses mains en se promettant d’aiguiser sa faucille dès le lendemain.
A la croisée des voières, en entendant vêpres sonner, ils se signèrent et se séparèrent pour regagner leurs masures de bois et de torchis. Les Bedoullard partaient vers le Grand Alléré ; les Duquesne prenaient le sentier de Cresnes ; les Carbou se dirigeaient vers Goupillon et les Delbosc rentraient à Neuville-Bosc.
Le ciel était d’un gris blanchâtre, lourd de neige et la nuit tombait. Les hulottes et autres rapaces nocturnes décampaient bruyamment sur leurs passages. Les portes à peine refermées, les loups des buttes s’étaient mis à hurler. Ils avaient faim eux aussi, il n’y avait plus rien dans les forêts. « C’est mauvais présage » annonça Eléonore. Et tous de se barricader.
Durant plusieurs semaines, ils vécurent ainsi, anxieux, affamés. Or, depuis quelques jours, le temps se radoucissait. Le blanc manteau avait disparu et avait fait place à une prairie brûlée et clairsemée. Le printemps arrivait pour sûr ! Perrette menait ses brebis dans la jachère. Elle empruntait le chemin des Blancs Champs et s’installait dans le Plant. Matthieu et Radegonde fabriquaient des fagots de noisetiers. Parfois Blanche et Marie les rejoignaient. Ils riaient bien ensemble dans les bois sauf le jour où Marie accrocha son surcot dans les ronces car la Béatrix l’accueillit avec une bonne taloche. Elle ne dirait rien au père mais qu’elle ne recommence pas ! La jeunette avait mis un peu d’ordre dans sa chevelure ébouriffée et rien n’y paraissait plus.
Ce jour-là, Eléonore était venue aider Agnès à ravauder le linge. - C’est quand que tu accouches ?
La jeune femme épanouie répondit en souriant d’un air confiant :
- A la prochaine lune car j’le sens qui bouge de plus en plus !
- Et comment tu vas l’appeler ?
- Avec Matthieu, on en a causé, ce sera un garçon puisqu’il n’y a pas eu de noisettes cette année, donc on l’appellera Isambert.
- C’est au Jehan que ça va faire plaisir, il en était fier de son père et peut-être qu’il lui ressemblera. Le Doucet, i va pas comprendre mai i l’aimera bien.
- J’voudrais tant qu’il soit comme le Vieux !
Elles n’en finissaient pas de jaser, tant et si bien qu’Eléonore et sa petite rentrèrent fort tard tandis qu’Agnès serrait le linge dans l’unique coffre.
- Où est ton frère ?
- J’sais pas, pleurnichait Radegonde.
- il n’est pas rentré avec toi ?
Non, on a vu Perrette à l’orée de la forêt, il a causé avec elle.
- Ce Matthieu, il n’en fait qu’à sa tête, il va voir en rentrant !
L’angélus retentissait comme le père rentrait, n’apercevant pas son aîné, il s’inquiéta : « J’vais chez le Carbou, j’demanderai la Perrette, è me dira bien elle où il est ».
Les brebis étaient là, donc la pastourelle était revenue. « J’sais pas où il est i m’a dit qu’il avait découvert une cachette dans la forêt mais j’sais pas où c’est ». Un brandon à la main, les deux hommes sortirent avec la jeune fille qui leur désigna du doigt la direction prise par Matthieu. Ils passèrent une partie de la nuit à chercher « ce méchant galopin » en vain. Aucune réponse à leurs nombreux appels. Pierre était déconfit et le père Delbosc angoissé.
Alors qu’au village voisin, la cloche sonnait prime, Pierre avait rassemblé tous les hommes à la Croisette et une véritable battue s’engagea dans l’allée Piquet vers Goupillon et Neuville-Bosc, vers la vallée Jacques, Le Heaulme et Chavençon.
C’est Jacques qui découvrit l’enfant couvert de feuilles et de rameaux. Personne n’avait rien entendu, rien vu et personne ne comprenait pourquoi les loups s’étaient ainsi attaqués à l’enfant. D’ordinaire, ils ne descendaient vers les hommes que lorsque la faim les tenaillait, sinon ils vivaient sur leur territoire. Matthieu y avait-il pénétré sans le savoir ? Tous le soupçonnait.
Sa disparition bouleversa les hameaux, cependant les travaux des champs, des vignes, des forêts reprenaient et on oublia rapidement. Le ciel était de plus en plus clément ; dès mars Agnès aidait Hugues à labourer près des ceps, le travail devait vite se faire au cas où il y aurait une ultime gelée sinon le vin ne serait qu’une immonde piquette dont ils ne tireraient pas un bon prix à la foire. Il fallait aussi réparer les tonneaux vides, crevés par le gel. Béatrix cousait un bliaud pour Marie et Eléonore préparait des bandelettes en regardant jouer Alice et Radegonde. Elle ne s’était pas trompée, par une nuit de pleine lune, elle mit au monde un superbe bébé. Agnès était accourue par le chemin de l’Osier et vit son amie déjà debout, les traits tirés mais si heureuse.
- Il s’appelle Matthieu comme son père et parce que le frère est mort, c’est la coutume chez nous.
- Vous avez eu raison, mais il faudra quand même dire à Jehan votre première idée. Ca lui fera plaisir de savoir que vous y aviez pensé.
Elle l’embrassa, prit le tiot tout emmailloté dont seul le visage dépassait et commença de le bercer en lui chantant les comptines du pays. Toute la journée, ce fut le défilé dans le haut de Neuville-Bosc. On venait féliciter le père, embrasser la mère et voir le poupon qui se mit à brailler. Eléonore le prit et s’éloigna pour l’allaiter, ce qui eut pour effet d’arrêter instantanément les pleurs.
Matthieu qui portait pour l’occasion son tablier neuf, servait le vin et la cervoise. Agnès se rapprocha de Geneviefve et lui fit signe du menton. Elles avaient bien remarqué le jeu d’Etienne et de Perrette. C’était un regard à peine posé déjà envolé, un frôlement léger, une rougeur sur le front... Pierre n’était pas dupe, lui aussi en son temps avait su conter fleurette à sa mie. Il se doutait bien qu’un jour sa grande s’en irait, il valait mieux que ce soit avec un gars du pays, courageux et honnête, qu’il avait vu grandir. Et puis, chez les Bedoullard, elle ne serait pas malheureuse ; ils possédaient des vignes qui rapportaient bien les bonnes années. Hugues, le père d’Etienne, suivait d’un œil complice les niaiseries de son fils qui lui rappelaient celles qu’il avait faites ou contées devant Agnès. Il l’estimait la petite Perrette. Elle pourrait aider la femme à la maison. Elle avait le même âge que sa Catherine, elles s’entendraient bien. Les regards se croisèrent, dans le pays on n’avait pas besoin de longs discours pour se comprendre.
Certes, ils aimaient suffisamment leurs enfants pour ne pas nuire à leur bonheur mais il fallait négocier et ce serait long, très long.
Perrette, comme les autres jeunes filles à marier, verrait encore l’arbre de mai cette année mais elle saurait que les branches vertes, ce serait l’Etienne qui les aurait déposées la nuit devant sa porte et le soir elle souperait près de lui.
Quand arriva l’heure des adieux, Matthieu et Eléonore ne manquèrent pas de rappeler que le baptême aurait lieu à la fin de la semaine dans la prairie communale. C’était évidemment Agnès la marraine et Pierre le parrain.

Ce n’était pas encore la fin du mois de mai et, néanmoins, on se serait cru en plein été. Desséchée en surface, la terre craquelait. Pluies et soleil avaient tant et si bien alterné que bois et champs étaient couverts d’une végétation luxuriante et présentaient un vaste camaïeu de verts. Les arbres fruitiers promettaient. Quelques touffes de violettes parsemaient encore les bords du chemin et disputaient leur parfum à celui de l’aubépine. En revenant des fonds d’Ivry, le père Duquesne remarqua quelques nuages derrières les buttes et se dit que la journée ne se terminerait pas sans orage. Il avait les genoux raides ce soir et c’est d’un pas trainant qu’il regagna Cresnes.
Après un dernier regard contemplatif sur ce décor enchanteur dont il aimait à se remplir les yeux, il passa le pas de la porte et renifla l’odeur de la tarte à la cannelle que sa bru avait faite pour le lendemain. Il alla s’asseoir sous le manteau de la cheminée pensant délasser ses vieilles jambes et s’accorder quelques instants de répit, quand :
- Dis, grand-père, qui te les a racontées toutes ces légendes que tu m’as dites cet hiver ?
- Oh là, tiot gamin, ‘sont pas des légendes mais bel et bien l’histoire de nos hameaux telle que me l’a racontée mon aïeul qui le tenait lui-même de son aïeul !
- Alors le Matthieu mangé par les loups, c’était vrai ?
- Pour sûr.
- Et les accordailles de Perrette et d’Etienne aussi ?
- Evidemment.
- Tu en connais d’autres ?
- Après mon gars c’est plus difficile car la mémoire se perd parfois mais je me souviens d’un fléau qui a ravagé tout le pays, il y a plus de trois cents ans je crois… Oui… C’était la grande peste noire.
A cet mot, l’enfant frissonna mais poussé par sa curiosité, se rapprocha de son grand-père.
- D’aucuns te diront que c’est Dieu qui l’envoya sur terre pour se venger des hommes malfaisants. D’autres te diront qu’elle est arrivée avec les rats dans les cales des bateaux qui venaient de Crimée et accostaient à Marseille et que ce sont les marchands de puces ou les soldats qui l’ont colportée. Ce mal a répandu la terreur pendant de nombreuses années. Les ravages sont affreux. Aux premiers temps, on ne sut pas la reconnaître. Pour beaucoup, ces fièvres brutales, ces frissons étaient dus à un refroidissement passager. Mais, quand les premières victimes, les yeux creux, la langue sèche, ont gémi de douleur à l’apparition des bubons, les hommes ont entrevu l’ampleur du mal. Quelques uns, après un long délire ont guéri mais bon nombre est mort car, insidieusement, les poumons étaient atteints. Les souffrances de la toux, l’essoufflement, la fièvre violente, les ont emportés en peu de jours. La contagion était rapide. Songe qu’en 1385, à Delincourt, tout près de Chaumont, plus de la moitié de la population est morte de cette épidémie. Il faut avouer que même si les campagnes ont été moins touchées que les villes, la peste s’est acharnée sur les pauvres et les enfants. D’autant que les mauvaises récoltes font que la paysannerie, moins bien nourrie, est plus sujette aux maladies. Même les médecins et les apothicaires mouraient ! Les frères de la Sainte-Trinité, au Fay-aux-ânes,(1) œuvraient jour et nuit pour soulager ces malheureux mais leur maladrerie ne suffisait plus à les accueillir. Alors, on a vu sur les routes des cortèges d’indigents. Les survivants suffisaient à peine à enterrer les morts.
Le grand-père épongea son front d’un revers de manche. La toison neigeuse de ses cheveux rehaussait la pâleur qui avait envahi son beau visage plissé par les ans, le soleil et les rudes travaux des champs. Une vague de larmes ourlait les paupières de ses yeux si bleus. Le silence qui régnait en maître dans la pièce était oppressant. Le soleil déclinait à l’horizon et laissait derrière lui une lourdeur pesante. L’enfant était moite comme s’il avait la fièvre. Il n’osait esquisser le moindre geste. Par la croisée, il aperçut des nuages blancs, des « fleurs d’orage », comme les appelait sa grand-mère. Il espérait la suite de ce funeste récit car il sentait bien que le vieux ne lui avait pas livré tous ses secrets, mais sa langue restait collée. Il suffoquait. Le sourd murmure reprit, ce fut un soulagement.
- Notre campagne meurtrie, où la mort avait déjà fauché des centaines d’âmes innocentes, allait être le décor de biens sanglants troubles encore. Cette fois, ce furent les hommes de chez nous qui furent leurs propres fossoyeurs. Les paysans en colère en avaient assez de lutter contre les calamités qui s’accumulaient, de mendier sur les routes, de combattre sans cesse, qui les anglais, qui les troupes du roi de France. Ils ont préféré se dresser contre le sort qui les attendait, contre leurs seigneurs, leurs droits, leurs privilèges et ont orné leurs bannières de fleurs de lys. Ils ont estimé qu’il valait mieux mourir en se défendant main à main de leurs ennemis que d’être brûlés et leurs femmes et leurs enfants dans le manoir ». Les Jacques, c’est ainsi qu’on les nommait, s’assemblèrent et s’en allèrent sans autre conseil… sans nulle armure fors que de bâtons ferrés et de couteaux (2). Cette première révolte sanglante a explosé dans un très proche village, Saint-Leu-d’Esserent. Alors que les soldats pillaient le couvent, les vilains les ont occis. Quatre chevaliers et cinq écuyers ont été égorgés. En ces temps-là, les rixes étaient si quotidiennes que celle-ci aurait pu passer inaperçue mais en fait elle sonnait le glas du silence des rustres. De tous les horizons du Vexin surgissaient colères et révoltes. Plus de seigneurs, de nobles, de chevaliers n’avaient grâce à leurs yeux. Dames, demoiselles, enfants étaient emportés aussitôt, brisés ou brûlés. En Beauvaisis, c’est un certain Guillaume Carle qui dirigeait ces petites bandes et les haranguait. Honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentilshommes ne soient détruits !… Les seigneurs, d’abord abasourdis, ont vite relevé le défi et suivant les conseils de Charles le Mauvais, secondé par leurs amis de Flandre, du Hainaut, du Brabant les ont écrasés près de Creil, incendiant chaumines et maigres greniers, pendant aux arbres, dans les aubes lugubres, les corps de tous ceux qui portaient guenilles, assassinant à chaque détour du chemin, les découpant et les dépeçant. La vengeance était sans pitié et sans merci.
L’enfant eut un haut-le-corps que le grand-père ne vit pas. Il en avait assez des tourments et des pillages, des exactions et des outrages. Un violent éclair dans le ciel d’encre, suivi du fracas du tonnerre lui donnèrent l’impression que la foudre allait les tuer sur-le-champ.
- Je ne t’ai jamais raconté l’histoire du passage des Anglais dans le pré en allant sur Hénonville?
L’enfant n’eut pas le temps de répondre que le vieux enchaînait déjà comme s’il voulait ce soir en finir une bonne fois de toutes ces horreurs.
- les monarques anglais menaient campagne depuis de fort longues années contre les rois de France. Les prétentions des successeurs aux deux dynasties variaient suivant les temps mais pour celui dont je te parle ce fut notre roi Philippe VI qui ouvrit les hostilités. Il voulait tout bonnement reprendre la Guyenne à Edouard III qui ne l’entendait pas de cette oreille. L’acharnement de ses troupes au combat fut exemplaire et sans borne.
Le grand-père prit le temps de se caller et reprit :
- Revois-tu le pré, là-bas, en sortant de Cresnes ? Ils y avaient dressé leur camp sous l’étendard aux fleurs de lys et aux léopards Plantagenêts. Il faut dire que c’était une armée remarquablement entraînée et équipée. La cavalerie disposait de montures bien entretenues montrant fière allure. Quand leurs redoutables archers s’exerçaient, leurs flèches semblaient voler. Ils étaient bien plus rapides et efficaces que nos pauvres arbalétriers. Nos aïeux lançaient à leur endroits des regards envieux et les haïssaient encore bien davantage pour leur fâcheuse habitude de mettre tout à sac sur leur passage . Notre propre ferme a été pillée de fond en comble. Quand Edouard III signa le traité de Brétigny, on crut qu’on allait enfin revivre en paix. Hélas notre terre vit pendant près de cent ans les hommes se massacrer !
L’enfant tombait de fatigue et d’effroi. Il s’éloigna de la chandelle et s’allongea sur la paillasse. La chaleur était tombée mais le vent soufflait et les branches du coudrier fouettaient la fenêtre. Les éclairs qui se succédaient et illuminaient violemment la pièce, terrorisaient l’enfant. Depuis qu’il était petit, sa mère lui disait les jours de gros orages, pour le rassurer, que le Bon-Dieu jouait aux balles. Cette nuit-là, il vit des armées entières déferler dans la cour de la ferme, suivies de la valetaille transformée en bandes d’écorcheurs. Son cauchemar ne s’arrêta qu’au petit matin avec les dernières pluies et les derniers soubresauts du tonnerre et avant de sombrer dans un profond sommeil, il se promit de cesser ses tribulations guerrières avec les autres gamins du village.

Eglise de Neuville-Bosc

- Avez-vous le Sieur Curé dans quel état rentre-t-il encore? Sûr qu’il vient de Saint-Jean-en-grève. Les filles de mauvaise vie lui troublent l’esprit !
Sa bru, comme beaucoup d’autres paroissiens du village, ne supportait plus les frasques des voyages parisiens du Père Martin. Le scandale de son comportement rejaillissait sur toute la communauté. Depuis un moment, l’enfant éveillé entendait sa mère vitupérer.
- Que se passe-t-il grand-père ?
Un scintillement doré et malicieux éclairait le fond du regard du vieux qui pour toute réponse lui offrit une large part de la tarte à la cannelle. Le gamin la dévora rapidement et sortit dans la cour d’où il vit une silhouette titubante se rendre à Neuville-Bosc.
Depuis bien longtemps, le sieur Curé négligeait par trop les fonctions de son saint ministère. Quant à sa conduite privée ! A croire que les décisions prises au Concile de Trente(1) n'étaient pas encore parvenues dans notre campagne. Sa longue robe noire et ses cheveux coupés courts ne le mettaient pas à l'abri des critiques acerbes de ses ouailles. La messe dominicale était toujours l'occasion de bavardages. Ce jour-là, les hommes devant, les femmes derrière comme l'exigeait la coutume, les langues se délièrent. L'Ite missa est à peine prononcé, Marie Duquesne saisit sa voisine par le bras.
- Je te dis que je l'ai vu traverser le semetièredans cet état-là ! et le clerc m'a dit que Monseigneur l'Archevêque qui est venu l'autre jour a écrit dans on grand livre tout ce qu'il a vu et entendu.
On pouvait lui faire confiance à la Marie, quand elle affirmait quelque chose, c'est que c'était vrai. Le rapport de la visite pastorale (2) du 24 septembre 1710 en notre paroisse avait été rédigé le 23 octobre de la même année. Les faits et gestes étaient consignés pour l'éternité (3).
"Nous, Claude Maur D'Aubigné, par la permission divine archevêque de Roüen, primat de Normandie, pair de France, accompagner comme dessus, sommes aller en l'église de Neuville-Bosc, doyenné de Chaumont de notre Diocèse y faire la visite assignée au jour par nostre Mandement en date du 24ème 7bre dernier ou nous avons été reçus avec les cérémonius ordinaires et après les prières et visites de toutte l'église nous avons remarqué dans le tabernacle qui commence à se dédorer un ciboire d'argent doré en dedans mais trop petit pour le nombre des communiants, qu'il y a un fort beau calice et un autre moindre dont la couppe se pailleuse en dedans et la patine commence à se dédorer parce qu'on la met la dedans contre le pied du calice sans mettre le linge entre deux, que le soleil est d'argent et donc le croissant doit être doré en dedans, qu'il n'y a point de petite boette pour porter le st viatique aux malades, que les ornements de toutes les couleurs et le linge en nombre suffisant pour tenus assez proprement dans la sacristie qui est assez en bon état, que les deux autels des chapelles de la Ste Vierge et de St Prix qui sans décoration manquent de pierres consacrées, nous avons en outre remarqué qu'il y a plusieurs endroits à renduire aux murs extérieurs de léglise et plusieurs pillers buttants a reposer qui sont considérablement dégradés, que les processionnaires sont un peu lacérer et commencent à se délier. Ensuite estant entrer dans le détail du revenu de la fabrique (4), nous avons trouvé qu'elle a plus de 1000 tt (5) dont le sr Curé reçoit pour l'acquit des fondations 231 tt et pour les messes de dévotion qui se disoient autres fois sur les questes et que l'on fait à présent aux despens du Trésor 4 tt 10 Pour 40 tt comme il est tiré en ligne dans le compte de Claude Ozard de l'année 1708 commençant au mois d'octobre pour finir à pareil mois 1709. Lequel nous esté représenté dresse et non rendu tt; et duquel la somme totale n'a.....(6) point aux articles tirer en lignes. Le sr Turpin, chapelin, de la chapelle de Tomberelle pour les assistances à l'église paroissiale 23 tt 10 qu'oyque dans le compte précédent il ne luy ait été donné que 16 tt 10 tt non plus que celuy de lannée présente n'est pas même dressé.
El le clerc pour ses gages 12 lequel tient les écoles pour les garçons qui y sont en petit nombre n'y en'ayant point pour les filles. Et de plus pour avoir chanté les messes... de dévotion 2 tt 10 de plus pour les habits des pauvres 40 tt, pour le pain des pauvres et eschaudées 16 tt. Nous avons aussi appris qu'il y a en cette paroisse deux chapelles, l'une à Chevanson qui sert d'église succursale et que nous visiterons cet après-midy, l'autre se nommant Tomberelle cy dessus mentionnée laquelle est desservie par le sr Turpin qui reçoit pour six messes de fondation qu'il acquite 400 tt. Nous avons aussy entendu plusieurs plaintes que le sr Curé fait des procès à tout le monde et fait des voyages continuels à Paris qui l'empeschent de remplir les obits dont néantmoins il reçoit les rétributions, et que plusieurs personnes sont mortes sans sacrements pendant ses absences et qu'il a porté le st viatique sans décence, en outre qu'il y a une grande suspicion dans les motifs de ses voyages de Paris par rapport aux personnes du sexe, en outre le sr Curé est convenu que pendant ses ... voyages de Paris, il acquitte à Paris dans la paroisse de St Jean en grève et autres les messes de... fondations, et qu'il fait faire le cathéchisme festes et dimanches par son clerc quand il a mal à la teste, ensuite estant informer qu'il n'y apoint de marguiller nommé pour la gestion du Trésor de la présente année commençant au premier de ce mois pour finir à pareil jour à la prochaine année, nous avons fait procéder à la nomination d'un nouveau suivant laquelle la personne de Nicolas Marchand, laboureur de la paroisse, a été nommé laquelle nomination nous avons sur le champ confirmée. Dont et de tout ce que de plus nous avons dressé le présent procès verbal les jour et an ...".

Le bon temps (printemps) était définitivement revenu et les grands travaux allaient, sous peu tous les occuper de l’aube au crépuscule. Les parents du petit Matthieu s’étaient accordés les trois jours pour emmener leur nouveau-né sur les fonds baptismaux. Le petit avait été soigneusement emmailloté dans une robe blanche et déposé dans sa petite corbeille mobile. Agnès le berçait fréquemment en attendant le départ et confiait à Eléonore :
- Nous avons longtemps hésité avant de choisir les prénoms de mon fils. En fin de compte, ce sera Pierre-Anne, Isambert car chacun s’en souvient ici et Thibault puisqu’il est le patron des charbonniers. Mathilde est allée puiser l’eau de la Trenna (Troesne en 1117 cartulaire du prieuré de Liancourt Saint-Pierre) pour emplir la cuve.
- Votre choix me comble pleinement. Comme je regrette de ne pouvoir vous accompagner !
Respectant la tradition, la mère ne retrouverait sa place à l’église qu’après les quarante jours de ses relevailles. Comme à l’accoutumée, la cérémonie réunissait tout le proche voisinage. Le père, accompagné de Mathilde, la sage-femme, prit l’enfant dans ses bras et dans la liesse et le bavardage entama le chemin.
La cérémonie passée, on retourna dans la salle où se reposait Eléonore, son manteau sur les jambes. On n’avait pas lésiné sur les mets et les boissons. Les estomacs se régalèrent. Dans un coin retiré, depuis un certain temps, Pierre et Hugues s’entretenaient, tous les présents se doutaient du sujet évoqué mais se gardèrent bien de dire un mot.
Dès les premiers beaux jours, le père Bedoullard avait aéré la terre. Comme les pieds n’étaient pas alignés, on ne pouvait passer avec la charrue. Agnès avait aussi plié l’échine et empoigné la houe pour ce premier labour. Au jour venu, après avoir consulté le ciel et l’ombre des grands hêtres entre sixte et none dans la ruelle, regardé de près ses pieds de vignes, il se mit à provigner. Etienne et Jacques l’aidaient à coucher les ceps en terre. La besogne était rude mais elle ne coûtait que la fatigue du corps et donnerait trois ou quatre sarments nouveaux très robustes.
Matthieu Delbosc prit le chemin de la fontaine pour s’enfoncer vers les Buttes où, comme chaque matin, il s’attaquait à un des hêtres qui recouvrait le massif. Depuis que, de générations en générations, on pratiquait ainsi, la clairière s’élargissait, il transformait les broussailles par brûlis en essarts et c’est là que ses animaux trouvaient leur subsistance. C’est ainsi que son grand-père avait procédé pour obtenir les terres autour de l’église, maintenant il faisait pousser le froment et le seigle réservés au seigneur Hugues.
A côté, sur le versant ouest, son voisin Jehan, cultivait l’avoine qui servirait à faire la bouillie pour nourrir sa famille, plus loin sur le même versant, au printemps, il avait semé du mil et de l’orge, sa femme en ferait du pain pour l’année.
Au détour d’un chemin, Matthieu rencontra Jehan, le laboureur. Jehan remplaçait maintenant entièrement son père Isambert, disparu l’hiver dernier. Depuis quelques années, grâce à la sélection des épis les plus beaux ainsi qu’à cette invention « le versoir » pour retourner la terre, Jehan arrivait à récolter trois fois plus de froment sur ses terres de l’église, il aurait entendu dire que les domaines voisins obtenaient le même résultat.
- Agnès, enfants, regardez ! Il fait mai ce matin, avait crié Hugues en poussant la porte. C’est le temps d’aller ficher les échalas. Etienne va dire à ta Perrette qu’elle vienne aider la mère à préparer l’en-cas. Catherine, Jacques, Jehanne, vous me trouverez sur la groue !
Hugues était toujours très gai ces matins-là. Sa vigne renaissait, sa vie à lui recommençait. Durant l’hiver, il avait épointé les bâtons de chêne ou de châtaigner qui avaient servi pour la dernière récolte. Il avait brûlé à regret, comme de vieux compagnons de route, ceux qui ne tiendraient plus et avait discrètement subtilisé quelques nouvelles branches.
En attendant le second labour, il ne manquait pas chaque soir, dans sa prière, de recommander sa vigne à Saint Urbain pour qu’il la protège du dernier gel.
- Nous sommes en mai, dit aussi Matthieu ce matin-là, et tu sais que le Chevalier Hugues de Gréna (Cresnes, Hugues de Grena en 1152, Archives de Rouen) n’admettra pas un jour de retard à la Saint Michel lorsqu’il s’agira de payer le cens en grains,vin, légumes, noix, œufs et volailles. J’ai appris que « le Champart » représentera le dixième des plantations de pois et de fèves cette année et le pressurage (l’impôt sur la vigne) équivaudra à un pot sur neuf ou dix dans notre région, la dîme, elle, passera du douzième de la récolte de blé et vin au dixième ! et la plus grande partie reviendra à Hugues et non au curé du village !
En 1150, passé le délai canonique des 24 heures après que le décimateur de Hugues de Gréna eut été avisé, Jehan pouvait rentrer sa récolte à condition de laisser sur place la part de la dîme « des gros blés » ; bien souvent les gerbes et les tas demeuraient longtemps sur place car les décimateurs débordés ne pouvaient tout estimer avant enlèvement des 90%. Parfois même, les paysans n’acceptaient de livrer la part au décimateur qu’en plein hiver, alors que bêtes et gens avaient déjà consommé une partie importante des récoltes.
Jehan et Matthieu se quittèrent ce matin-là, enviant leurs lointains descendants, qui eux ne connaîtraient certainement pas toutes ces dîmes, champarts, tailles et autres…
- le père est encore sur la groue ? demandait Agnès à ses fils
- Tu sais bien que quand la vigne fleurit, le père ne la quitte plus, fit remarquer Jacques.
- Dès que les grains apparaissent, il dit qu’ils changent de couleurs de l’aube à la nuit. Il aime les voir briller au soleil le jour et s’enluminer de rose le soir.
- C’est bien remarqué, Etienne, ce que tu dis là, approuva Jehanne. Il attend patiemment que la grappe grossisse et mûrisse à point.
Chaque année, dès que la bonne saison (l’été) approchait, le père disparaissait ainsi des journées entières. Il guettait le moindre oscillement des feuilles et surtout la plus petite tache. Les gribouris et les pyrales le hantaient parfois jusque dans son sommeil surtout depuis l’année où ces vers avaient envahi sa vigne. Pour la guérir, il avait fallu aller avec tous les voisins en procession au milieu des ceps avec les poules, les canards et les dindons pour parfaire la besogne.
Pendant quelques jours, la famille Bedoullard n’aidait plus dans les champs. Il fallait tiercer la vigne. Les pioches fendaient les mottes de terre, toutes les mauvaises herbes devaient disparaître.
- Hé, Hugues, il n’y a pas eu de grêle cette année. Ton raisin, i doit être bon à cueillir !
Tous les ans, les voisins lui proposaient ainsi leur aide pour la vendange. La maturation était parfaite, le père Bedoullard en était fier. D’aucuns prirent une serpette, le Doucet chargea la plus grosse hotte sur son dos. On allait bien voir ce que porter ses frêles épaules, il leur montrerait !
Du matin au soir, on entendait les coups secs qui tombaient, les rires des plus jeunes, on gobait quelques grains aigrelets en sachant qu’on le paierait le lendemain. Mais qu’importait le lendemain !
- Dis, cette grappe on pourrait-i pas la laisser mûrir encore un peu ?
Cette chanson jaillissait de-ci, de-là. Toute la communauté s’était accordée pour conserver une petite part de la récolte. Toutes les cuves remplies étaient destinés au pressoir seigneurial et l’on savait bien que Hugues perdrait déjà un ou deux pots sur dix. On faisait contre mauvaise fortune bon cœur en songeant qu’ « à la Saint Urbain, tout ce qui appartient à la vigne appartient au vilain » (dicton populaire, la Saint Urbain était fêtée le 22 novembre).
Les charrettes étaient toutes parties, les hommes nus avaient foulé les grains. Le moût était entonné, il devait maintenant bouillir dans les tonneaux. Hugues attendrait la proclamation du banvin. Ce jour-là, le seigneur autoriserait l’ouverture de la vente. La récolte était bonne cette année, il n’y avait pas d’inquiétude à avoir, le seigneur ne se réserverait pas quelques jours auparavant. Le vin blanc du pays se négocierait facilement.

Notes :
(1) Entre 1545 et 1563
(2) Sortes de tournées d'inspection des paroisses effectuées par chaque archevêque.
(3) Les patronymes utilisés dans le texte sont ceux mentionnés dans l'extrait des visites pastorales de Monseigneur d'Aubigné, -archives de Rouen, série G-736 p.200 à 203-.
(4) Sortes de conseil paroissial... composé des hommes les plus riches et les plus aptes.
(5) tt = livre-tournoi- 1000 tt : revenu d'une bonne paroisse; 100 tt : revenu d'un manouvrier urbain; moins de 100 tt pour un manouvrier rural.
(6).... manuscrit illisible.
(1) Aujourd'hui ferme et château sur la route d'Hénonville à Méru. Autrefois, en ce lieu, existait une ministrerie. Les moines entretenaient un certain nombre d'ânes; à l'origine,l'âne était la seule monture qui leur fût permise; de là leur surnom de frères aux ânes. Biens de la Commanderie de Sommereux, hameau important au Moyen-Age, 21 feux en 1332.
(2) Fait réel extrait des archives.
Bibliographie :
"La vache au prêtre", Brunain
"La vie au Moyen-Age", R. Delort
"Le choix des prénoms autrefois", Gé-magazine n°10
"L'histoire de la France", Georges Duby
"La vie quotidienne des paysans français au XVIIème siècle", Pierre Goubert
"Histoire de la France rurale", Duby et Wallon T2
"Les chroniques", Froissart
"La guerre de cent ans", Jean Fabier
"Les chemins de Bourges", Solange Fasquelle
"Encyclopaedia Universalis" vol.8
"Les Saints au Moyen-Age", Régine Pernoud
"L'économie rurale et la vie des campagnes dans l'occident médiéval", Georges Duby
"La civilisation de l'occident médiéval", Jacques Le Goff

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Monographie de l'église
Saint-Martin de Neuville-Bosc

Bulletin d'Information n°1 de janvier 1983

Eglise de Neuville-Bosc

Sur un tertre verdoyant, ombragé de pins sylvestres, se dresse à Neuville-Bosc, une église jolie. Sa dédicace à Saint Martin remonte peut-être à une dizaine de siècles. Dans une région si souvent ravagée par les guerres et les invasions, elle a du subir, elle aussi, maintes violences des hommes et du temps. Elle fait probablement partie de ces 153 églises de l'Oise dont nous parle Louis Grave (1791-1857). Elles ont des caractères romans, mais dit-il, la division rigoureuse des édifices romans en style pur et en style de transition est extrêmement difficile à établir.
En partie détruite, puis inlassablement restaurée, cinq colonnes à gauche de la nef et une à droite, ont encore des chapiteaux typiquement romans. Ils représentent des fleurs et des fruits stylisés, des animaux mythiques, particulièrement des oiseaux. Les autres colonnes furent restaurées très sobrement. Les collatéraux sont éclairés de fenêtres ogivales. Les vitraux disparus ont été remplacés par de simples vitres. Celles de l'abside et quelques autres ont été murées. certaines ont gardé leur caractère flamboyant, tandis que d'autres, comme celle trilobée qui surmonte le portail a gardé le plein cintre. Le portail est surmonté d'un linteau en anse de panier. Le mascaron en a été sauvagement martelé, peut-être pendant les guerres de religion ou à la Révolution. A sa gauche est un nartex très simple, probablement moderne, comme la sacristie. Tandis que le choeur a été plafonné, le transept sud a des voûtes paraissant du XVIème siècle, les autres semblent du XVème siècle.
Le clocher, central, carré, coiffé en batière, a gardé une cloche qui égrenne les heures, sonne les offices et appelle encore bien des croyants, mais à des périodes espacées.
Sur cette cloche, on peut lire : "L'an 1738 I ay été bénie par Mre Laque de Largillière curé de cete paroisse et nommée Marie Anne par haut et puissant seigneur Jean Baptiste marquis de Castellane capitaine de galaire comte Dessoudun Boissecq La Croix La Barre St Soilin Baron de Norante et Dauran seigneur de Neuville-Bosc, Tumbrel Cresnes et par haute et puissante Dame ... Marie Anne Rouville marquise de Castellane son épouse Dame et comtesse des dits lieux."
Sur une corniche, à ses quatre coins, le clocher semble gardé par quatre animaux fantastiques dont un oiseau et une salamandre (ou chimère).
L'intérieur, en forme de croix latine fut aussi marqué au fil des siècles par leurs différents styles.
La statue équestre de Saint Martin partageant son manteau avec un pauvre à moitié nu et estropié est d'une facture nettement primitive; tandis que celle qui lui fait face est un seigneur à genoux adoubé comme à la Renaissance.
Le maître autel aussi, typiquement de la même période est surmonté d'un bas-relief de bois peint représentant la Cène, tandis que de chaque côté, deux évêques en ronde-bosse font le pendant, l'un baptise un catéchumène et l'autre confirme des néophytes. Des colonnes torsadées en bois sculpté ornaient, il n'y a pas encore très longtemps, l'autel de la Vierge. Sur la poutre de gloire, à gauche, se trouve une madone d'une époque plus ancienne, un Saint Jean devait lui faire face, mais il a disparu. D'autres vierges, d'autres évêques en bois sculpté, sauvés des désastres, témoignent de l'ancienneté de l'édifice. Un baptême du Christ domine les fonts baptismaux.
Des témoignages plus précis nous sont donnés par des épitaphes et des ex-votos. Le plus remarquable me semble être celui où la tête d'un angelot surmonte un haubert au milieu de 22 blasons d'un arbre généalogique dont trois représentent les armoiries des ducs de Normandie, Roi d'Angleterre, avec une longue inscription taillée dans la pierre datée du 15 octobre 1644 à la mémoire de Charles Le Moictier, chevalier seigneur de Tumbrel et de son épouse Suzanne de Gaudechart, Dame de Villotran.
On peut aussi remarquer l'épitaphe de Dame Geneviefve Testu de Balincourt, épouse de Maître Nicolas Le Moictier, chevalier seigneur de Tumbrel, Neufvilobos, Treigny et autres lieux, décédée le 4 octobre 1684 âgée de 38 ans.
Je n'aurais garde d'oublier aussi le testament de Louis Paul qui fut curé de Neuville aux Bosc pendant trente ans et inhumé dans cette église le 13 avril 1696, âgé de 63 ans "Il partage et il donne aux pauvres. Sa justice reste dans les siècles des siècles".
Les Neuvillois ont toujours eu à coeur de garder intacte cette relique de leur passé et pour la plupart, de veiller jalousement sur cette église flambeau de leur Espérance. D'autres aussi qui furent touchés par la qualité exceptionnelle du site ont contribué à son maintien. Nous pouvons citer un don à la commune de 5000 Frs destinés aux travaux les plus urgents à cette église et provenant d'une collecte faite au Canada auprès des paroissiens du Québec, mis au courant par l'intermédiaire d'une personnalité locale amoureuse de vieilles pierres, de l'état des vieilles églises françaises et particulièrement de celle de Neuville-Bosc.

Jean Drapeau, maire de Montréal (Canada)

Monsieur Drapeau, Maire de Montréal, nous fit l'honneur de sa visite.
En 1975, Monsieur Rayé, alors Maire de Neuville-Bosc fit voter un crédit pour la restauration de l'église. Un emprunt fut contracté à la Caisse d'Epargne, des subventions demandées au Conseil Général et à l'Etat. L'emprunt total se montant à 16 millions de francs sera couvert en 15 ans. Il faudrait aussi y ajouter les frais annuels de réparation d'horlogerie, les assurances...
En remerciement de la participation de la municipalité de Montréal à ces travaux, Neuville-Bosc décide de lui faire don d'une des statuettes anciennes. Celle-ci témoigne de l'amitié du vieux pays pour le peuple canadien.
Le juin 1983, "La Neuvilloise" donna un concert particulièrement apprécié. Il était entièrement consacré à Beethoven. Cet hommage supplémentaire rendu à ces vieilles pierres, a beaucoup touché le coeur des mélomanes et des amis de Neuville-Bosc.
Chaque fin de semaine d'innombrables randonneurs se rassemblent sur son parvis et goûtent de la sérénité du lieu, puissent-ils toujours le respecter !

L'église a encore changer depuis cette date. Puisque la Communauté de Communes des Sablons, et son Président Alain Letellier, ont décidé de préserver le patrimoine situé sur son territoire. Fin 2008, les différentes tranches de travaux entreprises à Neuville-Bosc seront terminées et l'église aura été restaurée dans son intégralité par l'architecte Patrick Montillon.

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Si Neuville-Bosc nous était conté...

Bulletin d'Information n°2 de janvier 1984

Si les Grecs ont Héraklès, les Latins Hercule, les Hébreux Samson, nous, nous avons Gargantua ! Le plus français, le plus truculent, en un mot le plus rabelaisien des héros légendaires.
C'est précisément Rabelais qui fait entrer Neuville-Bosc dans la légende. De Montjavoult, Gargantua aurait lancé des pierres et l'une d'entre-elles serait tombée à Neuville-Bosc : c'est la "pierre aux coqs".
Les Neuvillois connaissent bien cette grande parcelle que traverse un chemin de terre qui va du cimetière au Grand Alléré. Durant le mois de mai 1983, qui fut si pluvieux, j'ai parcouru ce chemin boueux, j'ai suivi les limites boisées de son pourtour et je revenais crotté comme un barbet à la maison sans avoir vu cette fameuse pierre. J'ai appris, par la suite, qu'on l'avait récemment renversée et qu'elle gisait dans les broussailles.
"L'histoire régionale du département de l'Oise" de M. et Mme Launay et de Ch. Fauqueux, nous apprend que la pierre aux coqs de Neuville-Bosc est un menhir contemporain des monuments mégalithiques qui sont nombreux dans la région. Selon les calculs de certains savants, ces pierres auraient été érigées il y a 5000 ans, c'est à dire à l'Holocène par les Homo-Sapiens primitifs qui vivaient dans nos régions.
Toutefois, il existe un autre menhir plus loin, à l'orée d'un bois, c'est "la pierre" fritte". Nos ancêtres auraient enraciné là la trace indélébile de leur passage sur terre il y a 5 millénaires.
Il y aurait également une allée couverte à la Côte Mignonne. La déclivité du terrain, friable à cet endroit, a dû provoquer avec l'érosion et les eaux de ruissellement, des éboulements qui ont fait disparaître en partie cet autre monument mégalitique.
Plus humbles, mais probablement plus anciennes, sont les pierres taillées qui ont été trouvées par-ci, par là, au hasard de la découverte, par les amateurs de préhistoire (dans ce mot amateur, il y a le verbe aimer). Ils ont emmené avec soin ces trésors préciueux. "C'est que les pierres parlent à ceux qui savent les entendre" (Anatole France). J'en ai vu plusieurs que l'on m'a montrées avec fierté. Ont-elles été perdues par les Abbevilliens qui vivaient au début du Pleistocène moyen (500 millénaires) ou un peu moins éloignés de nous, par les Acheuléens ? Ces peuples qui vivaient de cueillettes, de pêche et de chasse, pouvaient être passés maintes fois par chez nous!
Après être entré dans la légende, notre aimable petite commune entrerait-elle sans bruit dans la Préhistoire ? Qui sait ? Il suffit qu'on s'y intéresse et qu'on l'aime. Le fondateur même de la Préhistoire n'était-il pas un amateur de vieilles pierres ? Or, c'était un employé des douanes à Abbeville ! Les savants d'alors se sont finalement ralliés à ses thèses, mais après sa mort qui survint en août 1868.
Depuis lors, que de découvertes passionnantes qui demandèrent plus de qualité d'observations et de déductions que celles de nos plus fins policiers, réels ou imaginaires.
Toutefois, la Préhistoire, comme toutes les sciences archéologiques, demande énormément de précautions, une patience infinie, un don d'invention extraordinaire et surtout une grande humilité. Celui qui est épris d'archéologie a forcément un grand respect de l'homme.
"C'est le mérite de notre temps de l'avoir révélé et compris. C'est le plus grand succès de la Préhistoire d'avoir pu démonter l'unicité de l'Homme, le plaçant ainsi dans la position où l'avait installé la nature même, c'est-à-dire en tête-à-tête avec le futur." A. Albessard.

Ces textes sur Neuville-Bosc ont été retranscrit dans leur totalité. Ils ont dû être écrit en 1983, mais j'ignore le nom de leurs auteurs. Si vous les connaissez, contactez-moi, merci d'avance.

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La machine à remonter le temps...
Un siècle à Neuville-Bosc.

par les enfants de l'école et leurs instituteurs
Bulletin d'Information n°15 de janvier 2000

Delphine

Août 1999, l'O.N.B., traduisez : l'Observatoire de Neuville-Bosc, installé Place de la Mairie décide de tester en temps réel sa dernière réalisation : La machine à remonter le temps.
Depuis plusieurs jours, les enfants tentent de connecter l'ordinateur central de l'Observatoire sur l'année 1900 et après quelques essais infructueux, trois d'entre eux se retrouvent propulsés sur les "chemins blancs" du village de Neuville-Bosc...
Delphine, Benjamin et Timothée sont assis dans l'herbe. A côté d'eux, debout et fier devant les enfants intimidés par sa grande taille, Georges, leur arrière grand-père, âgé de 18 ans à peine, contemple l'immensité d'un grand champ de blé balayé par la brise d'un soir d'été.
La machine fonctionne...
Nous sommes en 1909 et Delphine reconnait au loin le clocher de son église posée derrière les pins comme un bijou dans son écrin. La campagne est calme et les autres paysans, hommes, femmes et enfants sont regroupés à l'autre bout du champ et bavardent après une dure et très longue journée de travail sous un soleil de plomb. La moisson dure plusieurs semaines et les hommes et les femmes travaillent plus de douze heures par jour...
Benjamin hésite, se lève et ose enfin s'adresser à son ancêtre : "Nous arrivons d'une autre époque par hasard et par chance, nous sommes dans notre village de Neuville-Bosc. Nous sommes curieux de tout savoir sur ton époque. Nous essaierons ensuite de nous projeter ensemble dans l'avenir et, peut-être pourras-tu être transporté, grâce à notre machine en l'an 2000 et... pour ton retour.... vers l'an 1909, nous verrons cela plus tard". Le jeune homme d'abord silencieux, les yeux perdus à l'horizon, réalise que trois enfants l'entourent et sont suspendus à ses premières paroles : Venez les enfants, nous allons rejoindre les autres et je vous emmènerai à la ferme où nous passerons, lorsque le travail sera terminé, la soirée ensemble.

Le battage

Dans les champs, alignés comme des soldats, les bottes liées de blé regroupées par dix, des "dizeaux" attendront quelques jours avant d'être ramassées pour donner le temps aux épis de bien mûrir. Puis les dizeaux seront démontés par des hommes forts, les "chargeurs" et les gerbes seront hissées une à une, chaque gerbe pèse environ huit kilos, à l'aide d'une longue fourche à trois dents "la fourchière", très haut sur les chariots, puis tassées avec soin par deux hommes afin que le "charroi" (transport) se fasse sans éboulement du chargement. Les gamins, déjà installés sur les "gerbières" (chariots) tirés par des chevaux, d'abord intrigués par ces trois enfants trop propres avec leurs habits bizarres, les invitent à grimper avec eux sur les gerbes pour rentrer au village, par les chemins caillouteux, creusés de fondrières et de nids de poule. Cela les fait tous beaucoup rire d'étre secoués ainsi et ils sont maintenant très à l'aise au-delà des cinq générations qui les séparent.
Georges marche d'un pas vif à grandes enjambées à côté des chariots chargés de belles gerbes dorées. Les voitures sont prolongées à leur extrémité par des ridelles de bois "clognes" qui permettent une charge maximale. Il chante à tue-tête avec ses compagnons et salue au passage des voisins déjà rentrés à leur ferme en leur proposant de venir les rejoindre pour le repas du soir après le déchargement. Nous pourrons terminer ensemble cette journée éprouvante et partager nos "aventures" d'un jour et des histoires du temps jadis pour aire rêver les enfants.
"Pas de télé, pas de consoles, pas de radio, pas d'ordinateurs et les enfants sont pourtant pressés et très contents de rentrer chez eux pour participer à la soirée". Delphine, incrédule mais curieuse, est impatiente aussi.
Delphine, Benjamin et Timothée sautent dans les bras de Georges du haut du chariot et acceptent avec plaisir un grand bol de lait chaud et crêmeux "en direct" de la traite que vient de terminer Germaine, la maman de Georges. C'est le travail des femmes de traire les vaches matin et soir et de s'occuper de la ferme. Pendant les moissons toute la main d'oeuvre disponible du village, souvent employée "à la tâche", participe aux travaux de la ferme.
Timothée, très intéressé par l'architecture des maisons et des fermes, écoute les explications de Georges.
A proximité des maisons, de petites constructions appelées "chenaillères" sont utilisées pour remiser le matériel. Sous le toit, dans le grenier de ces appentis, constitué par des baliveaux d'orme entrelacés tels des solives, des fagots et le foin de l'année sont entreposés, de telle sorte que l'air puisse circuler en permanence. Les fagots sèchent pendant toute une année, et peuvent être utilisés ensuite pour alimenter le feu de nos cheminées en hiver et le foin pour nourrir le bétail. Les charreteries servent à abriter les charrettes des intempéries.
L'intérieur des maisons est sobre, chaleureux et le plus souvent, le sol est en terre battue. Les sanitaires se trouvent à l'extérieur; installés en double, pendant que l'un est en service, l'autre s'assèche et fournit ainsi "la poudrette", engrais utilisé pour fertiliser le jardin de la ferme.
Vos parents sont déjà attentifs au respect de la nature et font du "bio" avant l'heure, remarque Benjamin. Georges sourit sans trop comprendre l'importance du bio. Nous sommes tellement loin des produits chimiques ! Et il poursuit :
Pour éclairer nos maisons, surtout l'hiver, lorsque les journées sont très courtes, nous utilisons les bougies et les lampes à pétrole dans la pièce principale.
Georges ne connait pas encore l'énergie électrique puisqu'il faudra attendre 1932 pour trouver dans les comptes rendus de séance du conseil de la Mairie, des informations sur l'intérêt porté à l'élaboration d'un cahier des charges se rapportant au projet de la distribution d'énergie électrique et à l'électrification de la commune. Les travaux dureront près de quatre années et se termineront en 1936. Georges aura, à cette date, plus de 45 ans.
Une pièce de la maison, appelée la "souillarde" est réservée à l'entreposage du linge et de la vaisselle sales. Régulièrement les femmes se regroupent pour aller au grand lavoir de Cresnes ou au lavoir du Trou Chaud.
Delphine, pas très discrêtement, assène un coup de coude dans les côtes de Benjamin : C'est vrai, les lavoirs... j'en ai vu un à Cresnes et la pompe de Neuville-Bosc se trouve devant la place de la mairie! Evidemment, l'eau "courante" n'existait pas et il fallait se ravitailler en eau à la pompe ou au puits. Les sources sont nombreuses dans notre village. Souvent, les enfants assuraient le ravitaillement en eau, dans des sceaux chargés sur la brouette : à Cresnes, à la pompe en bas du chemin des Buttes et plus tard, lorsque cette pompe sera hors d'usage, en bas du chemin des Pâtures. Cela durera bien longtemps, et c'est en 1933 que la Mairie proposera la réparation et l'adduction d'eau à la pompe de Neuville-Bosc. De longs travaux débuteront et l'eau n'arrivera directement à l'évier, dans la douche et dans les toilettes qu'en 1955.
Il est déjà tard, conclut Georges, et nous terminerons cette soirée avec quelques chiffres pour comparer la population du village à mon époque et à la vôtre.
La population de notre commune est très importante, près de 700 habitants, y compris les hameaux de Gypseuil et Chavençon et l'école est forte de 74 élèves. L'école est obligatoire mais la classe s'adapte en fonction des "besoins" de l'agriculture. Les enfants aident et participent beaucoup aux travaux de la ferme et des champs.
Demain, je vous montrerai quelques très belles photos des événements importants qui se sont déroulés récemment à Neuville-Bosc et je vous raconterai les fêtes anciennes de votre village !
Tout un programme pour ces trois enfants ravis de leur grand voyage.
Après cette journée remplie d'émotions et de découvertes, Delphine, Benjamin et Timothée, très fatigués, acceptent une soupe bien chaude et un peu plus tard ils se nichent dans les draps d'un lit douillet.
Le contact est établi... et les années 1900 vont les faire encore beaucoup rêver.

C'est le chant du coq qui fait émerger nos trois "voyageurs" du coton de leurs rêves.
Il est 5heures et une grande animation règne déjà dans la ferme. Les hommes, après avoir avalé un grand bol de café, un gros morceau de pain et... une rasade d'eau de vie de cidre maison (ça donne du coeur à l'ouvrage !), se préparent à repartir pour la grande ronde du mois d'août... les moissons.
Ce matin, pour faire plaisir à Delphine, qui insiste, Georges va emmener les enfants à la ferme d'Arthur qui s'est marié en juin, à l'âge de 25 ans, avec Angèle. C'est un ami de Georges et il a de belles photos dans un album de falmille. De plus, il sait tout sur les fêtes du village !
Sur le chemin, Georges croise une charrette tirée par un percheron grand et puissant, à la robe grise tachetée de blanc, chargée d'ouvriers en route pour le champ de Nicolas, un voisin, ou la moisson bat son plein depuis plusieurs jours. Les femmes discutent entre elles et les hommes s'organisent pour le travail de la journée. Il est encore très tôt, mais le soleil du mois d'août est déjà chaud. "Bonne journée les gars", lance Georges aux passagers, qui lui rendent aussitôt ses encouragements en agitant leurs bérets.

Facteurs en 1910

Quelques pas, après le carrefour qui mène, à gauche à Tumbrel, il croise le facteur. Son gros sac en cuir est tenu en bandoulière par une lanière patinée et luisante "d'avoir trop voyagé". Il se soulève au rythme de ses pas pour signifier au porteur que les nouvelles, bonnes et moins bonnes, ne doivent pas attendre pour être distribuées.
La carrure impressionnante dans son costume et la taille immense des brodequins cirés laissent Timothée admiratif.
Benjamin et Delphine s'approchent, attirés par ce grand monsieur d'un autre siècle, en tenue impeccable, souriant comme un poupon.
- Bonjour, Monsieur le facteur. Mais où avez-vous caché votre vélo ?
- Mais non, répond le facteur, je fais ma tournée à pied. Et je transporte, en plus du courrier et des colis, des courses pour les personnes âgées et les habitants qui ne peuvent pas se déplacer. Vous avez peut-être aperçu un linge blanc fixé autour de certaines boites à lettres. C'est le "mot de passe" qui m'indique les maisons où je dois m'arrêter.
Et le facteur poursuit : - Dis donc Georges, chez toi, je ne sais jamais où déposer les lettres car la boite est très encombrée.
Et Georges, avec un petit clin d'oeil en direction du facteur et savourant à l'avance son effet, confirme : - C'est vrai Pierre, la boite est occupée... par des mésanges qui ont installé leur nid "chez nous". Nous ne pouvons vraiment pas les chasser.
En choeur, les trois enfants, font demi-tour pour rentrer à la ferme pour "rendre visite aux mésanges.
- Non, en route pour la ferme d'Arthur, reprend Georges en saluant Pierre le facteur, et en accélérant le pas.
Après avoir marché encore une dizaine de minutes, ils voient au loin les toits des maisons du Grand Alléré, nichées derrière un grand tapis doré, un champ de blé, "un morceau de soleil posé dans l'herbe" souffle Delphine à l'oreille de Georges.
Julie, la maman d'Arthur, accueille toute l'équipe sur le pas de sa porte. Elle est vêtue d'une grande robe noire à fronces protégée par un beau tablier gris et blanc à carreaux. Ses cheveux sont tirés en arrière et tenus par un petit chignon piqué d'épingles. Son visage ridé, buriné et marqué par les travaux de la ferme, offre un sourire jeune et paisible. En l'apercevant, Delphine court vers elle et saute à son cou. "Cette mamie doit faire des confitures et des gâteaux délicieux" et elle la prend par la main, bien décidée à visiter la cuisine !

Les albums de photographies sont sur la grande table de la salle et Georges tourne les pages avec précaution. Il l'a trouvé... la photo du mariage d'Arthur. Toute la famille est là, les amis, les voisins beaux comme des princes et des princesses... comme "dans les films de la Belle Epoque" remarque Benjamin.

chapeaux Belle Epoque vers 1900

Les chapeaux des femmes sont magnifiques et démesurés. Les plus belles dentelles embellissent les robes luxueuses et débordantes de "frou-frou". Tous portent leurs plus beaux habits. Si toute la noce pouvait, d'un coup de baguette magique, se mettre à danser... Georges se rappelle ce jour mémorable. C'était le 8 juin dernier. Ils ont mangé, dansé et fait la fête pendant plusieurs jours. Tout le village était invité à la ferme.
Un peu plus loin, en remontant le temps dans l'album, Georges montre à Timothée des photos d'un manège de chevaux de bois.
"Cela se passe à la Fête de la Passion. Chaque année, des forains installent le manège à côté de la mare de la Liberté à Neuville-Bosc. Le manège tourne à la force des bras. Un orgue de barbarie assure l'animation musicale et fait rire et crier les enfants. Les plus jeunes, un peu effrayés par la vitesse se cramponnent à la crinière de paille des chevaux. Et le soir, après la fête foraine, une tente est dressée entre le mur de la mairie et le mur de la propriété voisine. Un grand bal est organisé pour les jeunes et les moins jeunes de la commune et des environs."
Tous les acteurs de ces événements importants de l'année et des années passées sont classés et revivent lorsque des visiteurs viennent tourner les pages de l'album.
Des photos de la dernière moisson, août 1908, sont rangées là : des moissonneurs installés fièrement devant de grosses meules, à côté des charrettes.
Les questions des enfants fusent : comment ? pourquoi ?
Georges donne des explications. C'est la "leçon de choses" : Chaque meule a un gros pied rond, ventru et rétréci à la base, si possible. Il faut être expérimenté pour la monter. Son toit est pointu et les gerbes sont posées avec art afin que l'eau ne pénètre pas à l'intérieur. Cela évite de "faire chauffer" la meule. La meule est ensuite recouverte d'un chaume épais pour assurer son étanchéité en attendant la période des battages.
Une autre photographie est classée, seule sur une page et recouverte d'une fine feuille de soie : La passée d'août" inscrit à la plume, à l'encre de chine, avec un immense accent circonflexe sur le "u" comme pour insister sur la tradition de cette grande fête.
La ronde de la moisson est terminée et la dernière charrette arrive dans la cour de la ferme garnie d'une très grande gerbe de branches, fixée à une garde de la voiture, enrubannée de guirlandes de coquelicots, de bleuets, de marguerites, et d'un gros bouquet d'épis de blé et d'avoine. L'attelage est dans la cour et le premier charretier présente au patron de la ferme, le bouquet appelé "le Mai", symbole de la fin de la moisson. La gerbe est ensuite déposée et fixée au portail de la cour et reste là toute l'année.
C'est la coutume, conclut Georges, qui participe à cette cérémonie depuis plusieurs années. Une grande table est ensuite dressée dans la cour, garnie de pâtés, de volailles grillées et de pichets de vin. La patronne invite les hommes, les femmes et les enfants à la ferme à fêter l'événement.
Delphine tente d'expliquer à Georges que son papa fait aussi de très belles photos et qu'on peut les regarder juste après les avoir "mises" dans l'appareil. C'est un appareil photo "numérique". Elle ne connait pas très bien le sens du mot mais elle le répète en attendant de mieux comprendre.

Les enfants parlent longtemps avec Julie et Georges. Deux neveux d'Arthur se sont joints au groupe et posent des questions à Benjamin et Timothée sur les objets et les outils du futur. Tout leur parait très étrange, les intrigue et, les deux coudes posés sur la table, la tête écrasée dans la paume des mains, ils ne ratent aucun détail.
Ils aimeraient bien partir avec eux dans le futur pour jouer sur "les ordinatORs", parler avec des copains en Chine grâce au "téléphone", aller "au cinéma" pour voir des monstres et des dragons. Ils sont aussi curieux et impatients, de tout voir et de tout savoir que les enfants de l'an 2000.
Les trois voyageurs se concertent et vont essayer de les transporter dans leur machine.
Georges n'est pas très enthousiaste à l'idée de changer d'époque. Il sait qu'il n'aimerait pas retourner dans les siècles passés à cause de la misère et de la pauvreté des paysans. Il préfère tenir que courir et choisit de rester en ce début de XXème siècle avec sa famille, ses amis. Sa vie de paysan, bien que rude, lui convient et tous les bons moments font la balance avec les jours où il rentre fatigué par les travaux des champs.
Julie referme l'album de famille. Elle observe les enfants qui trépignent et attendent, sans trop y croire, la réponse de leur grand-mère. Ils espèrent son accord et la supplient avec des regards d'ange... Auront-ils la permission de faire ce voyage dans le temps ?... de s'asseoir avec leurs nouveaux "copains" dans leur classe, la même classe... quatre vingt dix ans plus tard !

Cette histoire purement imaginaire est basée sur des faits réels.

Remerciements à :
M. Mme Blossier et à M. Wallet pour avoir confié un petit bout de leur histoire,
M. Degrez pour la partie technique sur les moissons (extraits de la brochure "Hénonville, mon village"),
Delphine Auzou, professeur des écoles, et sa classe qui ont réalisé ce témoignage du passé.

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Haravilliers - Monographie 1900

par M. Alfred Revillon,
instituteur d'Haravilliers de 1895 à 1900

PARTIE GEOGRAPHIQUE

Eglise d'Haravilliers

La commune d'Haravilliers est située au nord du département de Seine et Oise, canton de Marines, arrondissement de Pontoise, par dix sept minutes de longitude ouest (17') et quarante neuf degrés onze minutes de latitude nord (49°11'). Elle se trouve à 7Kms300 de Marines et à 15Kms400 de Pontoise.
Les communes limitrophes sont: Chavençon et Neuville-Bosc au nord-ouest, Berville au nord-est, Arronville à l'est, Theuville au sud-est, Bréançon au sud, Le Heaulme au sud-ouest et Neuilly-en-Vexin à l'ouest. Chavençon et Neuville-Bosc appartiennent au département de l'Oise.

Population

D'après le dernier recensement (1896), la population totale de la commune est évaluée à 312 habitants qui se décomposent ainsi:

Haravilliers (chef-lieu)................66
Le Ruel (hameau) ....................136
Le Quoniam (hameau)................35
Les Tuileries (hameau) ...............20
Le Rayon (hameau)....................20
Saucette (hameau)......................13
Le Connebot (hameau) ...............14
Le Christ (écart) .........................8

Il peut être intéressant de suivre le mouvement de la population en remontant aux époques antérieures. En 1891, le recensement accuse 315 habitants; en 1886, 338; en 1881, 343; en 1876, 360; en 1872, 381; en 1866, 404; en 1861, 455; en 1856, 439; en 1851, 446; en 1846, 438; en 1841, 460 et en 1836, 443.
Il résulte de ce tableau que dans les cinquante dernières années, la population a perdu 150 unités environ. Ces chiffres sont éloquents; ils font prévoir un avenir peu rassurant. Nous dirons plus loin à quoi il faut attribuer, selon nous, cet état de choses.

Superficie

Le territoire communal est l'un des plus grands du canton. Sa superficie est évaluée par l'état de sections à 1089ha 84a 90ca, savoir:

Terres labourables : 643ha 38a 95ca
Terres plantées : 46ha 39a 80ca
Bois : 324ha 36a 05ca
Pâtures : 11ha 98a 20ca
Pâtures plantées : 9ha 24a 20ca
Eau : 0ha 02a 20ca
Oseraies : 0ha 82a 40ca
Jardins : 10ha 06a 85ca
Friches : 8ha 99a 40ca
Sols, bâtiments, cours : 6ha 97a 40ca
Prés : 2ha 65a 30ca
Divers : 24ha 93a 15ca

Territoire d'Haravilliers

Nature et relief du sol

La nature du sol offre à peu près tous les exemples de la classification agricole. On trouve des cantons entiers de terre franche, principalement sur le territoire du chef-lieu communal. Au Ruel dominent les sables et les glaises.
Ce sol est accidenté, Haravilliers occupe un plateau s'abaissant en pente assez rapide du côté du sud, sur une faille au fond de laquelle passe la ligne de Valmondois à Marines de la Société Générale des Chemins de Fer Economiques, et qui dépend des territoires de Bréançon et de Grisy-les-Plâtres. Au sud-est, ce plateau descend dans les fonds de Theuville. Au nord et au nord-ouest, il se rattache à la queue de Rosne, faible ondulation faisant suite à celle plus importante du Bois du Débat, contrefort sablonneux des Buttes de Rosne.
Ces dernières atteignent une élévation de 210 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elles forment, d'après Adolphe Joanne, le point culminant de notre département. Elles s'étendent depuis Neuilly-en-Vexin jusqu'au-delà d'Haravilliers qu'elles séparent des communes de Chavençon et de Neuville-Bosc (Oise). Elles sont constituées géologiquement par un soulèvement de roche siliceuse assez semblable à la meulière.
Entièrement boisées, s'abaissant en pente douce sur les hameaux du Quoniam, de Connebot, des Tuileries et du Ruel, en pente abrupte sur les fonds de Chavençon, elles présentent, pour les amateurs de paysages, l'un des plus beaux qu'il soit possible de voir dans la région. Du haut des buttes, la vue porte loin sur un immense panorama qui, au sud-est, n'a pas moins de quarante kilomètres à vol d'oiseau, avec les hauteurs de Montmartre pour extrême limite. Une belle propriété de cent cinquante hectares y est enclavée.

Climat

Le climat est très sain. L'air est d'une pureté absolue, résultat dû à l'action bienfaisante des bois qui forment une couronne au territoire communal et aussi à l'absence complète de toute industrie.
Les Parisiens ont découvert ce petit trou pas cher. De petits rentiers sont venus y chercher la vie calme, le repos et la santé dont ils avaient besoin après une existence de dur labeur au sein de la capitale. D'autres, plus favorisés de la fortune, y ont établi leur résidence d'été.
Mais c'est le hameau du Ruel qui est le centre d'attraction, et il n'en saurait être autrement. Sa situation dans un pli de terrain, au pied des Buttes de Rosne, sa proximitié relative des moyens de communication, sa population assez forte en font un lieu de séjour très agréable. Là on retrouve la vie en commun, le commerce des êtres humains. Ailleurs, c'est l'isolement, l'ermitage.
En vérité, ce mouvement ne saurait être trop encouragé. Que Paris nous envoie un peu de son luxe, de ses lumières, de sa civilisation en un mot !

Hydrographie

Haravilliers n'est arrosé par aucun cours d'eau. On ne saurait donner ce nom aux ravines dont la fonction est de recueillir les eaux de ruissellement. Nous n'osons pas mentionner en outre les mares publiques que l'on a dû établir dans toutes les parties de la commune.
L'eau est ici la grosse question pour l'administration communale. Non pas qu'elle manque, de nombreuses sources jaillissent des flancs des Buttes de Rosne, donnant une eau abondante et de bonne qualité, d'après les analyses qui en ont été faites récemment. Mais les frais de captation, étant donné l'éloignement des agglomérations à alimenter, sont très onéreux pour la caisse communale qui, hélàs ! n'est pas riche. A l'heure actuelle, un projet de réfection des conduites du Ruel et d'Haravilliers est à l'étude, et bien près d'aboutir. Il évalue la dépense à quinze mille france (15 000F) en chiffre rond. Peut-être donnera t-il enfin satisfaction aux besoins de la communauté.

Voies de communication

Chemin rural

Le territoire de la commune d'Haravilliers est traversé du sud au nord par l'ancienne route de Pontoise à Beauvais, appelée aujourd'hui "chemin de grande communication n°22". Un embranchement passe dans le chef-lieu communal et se dirige vers Berville. Un autre chemin de grande communication portant le n°188 dessert le Ruel, Saucette, Le Christ, Haravilliers et conduit à Arronville.
Le chemin vicinal n°6, commence au dernier et aboutit au n°22 sus-désigné, par les Tuileries, le Connebot et le Quoniam. Ce hameau et celui de Rayon sont reliés par le chemin vicinal n°9 auquel fait suite le n°10 qui va à Neuville-Bosc, mais dont la construction n'est encore qu'à l'état de projet.
Il faut ajouter à ce réseau celui de trente quatre chemins ruraux et de neuf sentes portés à l'état de reconnaissance approuvé à la date du 24 août 1885.
Comme on le constate, les voies de terre sont nombreuses. Aussi leur entretien coûte cher. On peut même affirmer que les ressources sont insuffisantes pour assurer la bonne viabilité de toutes, exception faite pour les chemins vicinaux construits qui ne laissent rien à désirer.
Mais le chemin de fer passe trop loin d'Haravilliers et ses prix sont excessifs. A ce point de vue, la localité est desservie par la ligne de Valmondois à Marines, que nous avons déjà nommée. Le passage à niveau de Grisy se trouve à 2Kms500, il n'est accessible qu'aux voyageurs. Encore est-il dépourvu d'abri, dans un endroit isolé, voisin d'un bois. Il faut un cas de nécessité absolue pour se décider à prendre cette voie en hiver ou la nuit.
Les marchandises sont embarquées à Rhus ou à Bréançon, c'est-à-dire à une distance équivalente de six kilomètres environ.
Havarilliers comme les communes voisines d'ailleurs, aurait intérêt à ce que cette ligne fut prolongée de Marines à Us ou Chars. Ce tronçon établirait la communication avec le réseau de l'ouest emprunté actuellement à Pontoise après plusieurs transbordements.

Etat de la propriété

La propriété est morcelée. La ferme d'Haravilliers, vestige des biens féodaux, a une superficie de 250 hectares, avec la propriété des Buttes (150hectares), elles n'occupent pas la moitié du territoire communal. Il y a encore trois ou quatre propriétaires possédant ensemble environ trois cent hectares. Le reste est réparti entre des familles moins riches.

Cultures

La population vit exclusivement du travail de la terre, qui comme laboureur, qui comme ouvrier agricole. On cultive les céréales, les légumineuses, un peu de maïs comme fourrage vert, des racines, la pomme de terre, mais seulement pour les besoins des exploitations.

Bétail

On ne s'adonne guère à l'élevage du bétail. Seul, le principal fermier possède un troupeau de quatre cent moutons.
La statistique agricole décennale de 1892 fournit les renseignements suivants sur l'existence des animaux domestiques : chevaux, 50; boeufs, 14; vaches, 128; génisses, 99; veaux, 27; moutons de tout âge, 748; porcs, 17; animaux de basse-cour (poules, oies, canards, dindes et dindons, pigeons, lapins), 2760.

Gibier et animaux nuisibles

Chevreuil

Le gibier est assez commun. Il consiste en perdrix, cailles, faisans, lapins, lièvres. On signale de temps en temps des bandes de sangliers et des chevreuils dans les buttes de Rosne et dans les grands bois qui les avoisinnent. La diposition du terrain se prête admirablement à la création de belles chasses, mais en l'absence de réglements particuliers, les chasseurs se livrent chaque jour à leurs ébats et c'est la destruction à outrance.
Outre les animaux nuisibles classés comme gibier, il existe à Haravilliers, comme partout, des renards, des blaireaux, des fouines, des putois, des belettes; pourtant ces espèces sont représentées par un petit nombre d'individus et ne causent pas de dommages extraordinaires. Jadis, il y avait des loups. En 1844, une prime de trente six francs a été payée à un sieur Rousset Jean pour la destruction de six louveteaux (4 femelles et 2 mâles). En 1854, le sieur Dumas Hippolyte a tué un loup et a touché pour cet acte une prime de douze francs. Aujourd'hui, les hôtes de nos bois n'ont rien de la férocité et les enfants peuvent les parcourir sans craindre le sort du petit Chaperon Rouge.

Industrie

L'industrie est nulle. Il existait autrefois de nombreuses tuileries, comme l'indique le nom du hameau des Tuileries où était leur principal emplacement. Une seule, fort peu active, fonctionne maintenant au Ruel.
On a exploité aussi des carrières de pierre à plâtre, elles sont abandonnées.
Une société s'était formée, il y a quelques dix ans, pour extraire la meulière des Buttes de Rosne. Elle n'a pas réussi.
Ces échecs s'expliquent. Les industriels ne pouvant soutenir la lutte contre leurs concurrents des villes de Pontoise, Marines et Méru, qui avaient moins de frais de transport parce qu'ils étaient à portée des moyens de communication, ou n'étant pas assez riches pour doter leurs chantiers des perfectionnements du matériel, ont été obligés de les fermer. C'est le progrès qui a tué ici l'industrie.
Alors l'imigration à la ville commence, et depuis la population a sans cesse diminué. Ceux qui n'avaient pas quelques lopins de terre sont allés s'occuper ailleurs. Certains ont bien réussi dans le commerce parisien. On a voulu les imiter et maintenant l'agriculture manquant de bras se voit contraint de faire appel aux ouvriers étrangers.
Nous savons que cet état de choses n'est pas spécial à la commune d'Haravilliers. Pourtant, croyons-nous, il est peu de localités ou la dépopulation ait marché si vite, remarque fait que la mortalité est restée normale.

Commerce

Commerces à Haravilliers en 
		1900

Le commerce local est peu actif. Trois maisons sans importance tiennent l'épicerie, la mercerie concurremment avec un débit de boissons. Cette dernière spécialité doit réussir car pour 312 habitants, de tout âge et de tout sexe, nous avons cinq établissements.
Le commerce extérieur se fait surtout avec Pontoise. Les cultivateurs y vont traiter au marché du samedi. Ils vendent des graines, de la paille, des fourrages secs et des bestiaux. Le marché de Marines qui se tient le mercredi est presque déserté.

ESQUISSE HISTORIQUE

Nous avons très peu de renseignements sur l'histoire d'Haravilliers. L'annuaire de Seine-et-Oise pour l'année 1874 nous apprend, sous la signature de M. Hippolyte Cocheris, conservateur de la bibliothèque Mazarine, que la forme romaine du mot Haravilliers est Haraviler; que, au point de vue ecclésiastique, la paroisse dépendait du diocèse de Rouen, doyenné de Chaumont-en-Vexin. Celui de 1875, dans une étude signée Mercier, sur les anciennes divisions administratives de la France, classe notre localité dans la généralité de Paris, élection de Pontoise. Jusqu'en 1704, ainsi qu'on peut le voir sur le timbre des registres de l'état civil elle avait appartenu à la généralité de Rouen.
Dans un manuscrit de Pihan de la Forest conservé aux archives de l'Hôtel de Ville de Pontoise, nous avons trouvé les notes suivantes que nous transcrivons dans l'ordre chronologique.

En 1562, un fief de 22 arpents, lieu-dit La Couture, tenant d'un côté le chemin du roi, d'autre côté au ruisseau, d'un bout au chemin d'Haravilliers à Berville et au jardin du presbytère, fief mouvant du Rosnel, appartenait à Etienne Guibert, propriétaire de Neuville-sur-Oise. Ce fief avait été acheté à Me Mellon Bonaventure, seigneur, prévôt en garde de Pontoise, président de l'élection et subdélégué de l'intendance de la même ville. Les héritiers furent Louis de la Grange, propriétaire de Trianon et ses frères, par Louise Guibert, veuve de la Grange.

En 1728, on comptant à Haravilliers (chef-lieu) 109 feux et 284 habitants. Le seigneur était Hogier, seigneur d'Hénonville, de Berville, d'Ivry-le-Temple et de Puisseux, et grand audiencier de France. Son fils fut président honoraire du parlement et intendant de Mme la Dauphine qui a joint à ce titre la haute moyenne et basse justice.
Sous le premier, la chapelle de la Madeleine du Ruel fut unie au prieuré du Rosnel.

Un arrêt du Conseil en date du 18 août 1739 distrait d'Haravilliers pour la taille, les hameaux du Quoniam, Drumal, Saucette et Rayon.Le hameau de Drumal est disparu, ainsi que celui de Rosne, à peine reste-t-il quelques fondations que les travaux de défrichements ont mit au jour.

En 1748, une contestation s'éleva entre le curé d'Haravilliers et celui de Neuville-Bosc pour les dîmes de quelques pièces. C'est ce dernier qui a gagné avec l'appui du président Hogier.

Nous donnons ci-dessous un acte daté de 1730, où il est question du hameau de Rosne dont il ne reste plus trace.

L'an de grâce 1730, le quatorzième décembre a été par moy prêtre vicaire de ce lieu soussigné inhumée dans le cimetière de cette église Christiane Geneviève Tiffier âgée de vingt mois décédée du jour d'hyer fille de Louis Tiffier et de Catherine Tiembrune sa femme demeurant à Rosne hameau de cette paroisse en présence dudit Louis Tiffier et de Pierre Danguillaume qui ont signé avec moy.
signé : Danguillaume, Louis Tiffier, et J. B. Fromont.

La dernière maison de ce lieu se voyait encore au commencement du siècle. C'était une misérable chaumière habitée par une pauvre vieille que les enfants appelaient "la mère Rosne" et dont l'unique occupation était de faire et vendre des balais.
La légende explique la disparition de ces deux hameaux contigus, Drumal et Rosne, par des événements militaires: les uns parlent des guerres de religion, les autres de la Révolution. Nous croyons que la légende se trompe. Selon nous, il s'est produit pour Rosne et Drumal, le phénomène auquel nous assistons de nos jours pour les autres agglomérations du territoire d'Haravilliers. On quitte le pays pour la ville. Quelques années plus tard, on se débarasse en les vendant d'une habitation et d'un jardin improductifs mais assujettis à l'impôt. C'est le voisin qui achète pour l'agrandir, et comme il n'a que faire d'une maison qui ne rapporte rien et dont l'état laisse le plus souvent à désirer, il la fait raser pour en mettre le sol en culture. Les hameaux de Rayon, Connebot, les Tuileries, Saucette ne comptent déjà plus qu'un petit nombre de demeures. Dans un avenir que nous croyons assez proche, ils auront disparu à leur tour, tout naturellement sans cataclysme.
L'église d'Haravilliers est un monument d'architecture romane. On reporte sa construction au onzième siècle.

INSTRUCTION PUBLIQUE
Les instituteurs

Ecole d'autrefois

Les ancêtres des instituteurs à Haravilliers paraissent avoir été les clercs. En voici la liste à partir de l'année 1676 : Etienne Fournier (1676), Marin Maury (1676-1683), Pierre Huray (1683-1695), Pierre Danguillaume (1695-1740), François Danguillaume (1740-1743), Etienne Charpentié (1743-1749), Jean Louis Tiffier (1749-1768), Jean Piscot (1768-1808).
C'était avant tout des employés de sachristie. Ils sont dénommés tout à tour, clercs, clercs de sachristie, clercs laïques.
L'appelation de maître d'école apparaît pour la première fois dans un acte du 3 octobre 1764, dont voici la teneur :

Le troisième jour d'octobre mil sept cent soixante quatre par moi vicaire soussigné a été inhumé dans le cimetière le corps de Jean Louis Tiffier âgé d'environ vingt mois fils de Jean Louis Tiffier maître d'école et de défunte Geneviève Carpentier ses père et mère de cette paroisse décédé le jour précédent en présence de Jean Louis Tiffier son père et de Martin Toussaint Frican soudiacre qui ont signé avec nous.
signé : Tiffier, Tt Frican et Savary vicaire.

Le même jour, Jean Louis Tiffier, dans d'autres actes a la qualité de clerc, ce qui nous fait penser que ces désignations étaient alors employées indifféremment et s'appliquaient à la même fonction, celle de faire l'école tout en occupant certains emplois à l'église.
Il eut pour successeur jean Piscot qui exerça sous l'ancien régime et après la Révolution. Nous allons essayer de suivre sa carrière à l'aide des actes de l'état civil. Il signe un acte du 18 février 1768 comme maître d'école, un autre du 8 juin 1768 comme clerc.
La Révolution se produit. Alors il remplit les fonctions d'officier public de novembre 1792 à thermidor 1795. Dans tous les actes qu'il rédige durant cette période il se qulifie lui-même de "membre du conseil général de la commune d'Haravilliers, officier public, élu par délibération du 28 janvier 1793."
Nous ignorons s'uil fit la classe, pendant ces trois années; mais nous pouvons affirmer qu'il n'était plus cherc de sachristie, car l'abbé Toussaint Frican s'était retiré au hameau du Quoniam et se disait cultivateur.
Nous retrouvons Jean Piscot le 3 messidor an V au mariage de sa fille. Bien que n'étant plus officier public depuis le 12 thermidor an III, il a tenu a rédiger lui-même cet acte qui est écrit entièrement de sa main. Il signe comme instituteur à Haravilliers âgé de cinquante huit ans. Il exerce encore en 1801. Nous perdons alors sa trace. A-t-il gardé sa fonction jusqu'en 1808 où apparait un autre instituteur? C'est probable. Dans cette hypothèse, il aurait exercé pendant quarante années à Haravilliers. Cependant il n'y est pas mort. On peut penser qu'il a été finir sa vie dans son village natal, Cormeilles en Vexin, ou Hénonville (Oise) la résidence de son fils qui était marchand de bois.
Voici maintenant la liste de ses successeurs :
Duhaupas Jean Baptiste Martin (mai 1808-mai 1809), Taupinard Jean Baptiste (juin 1809-juin 1832), Prunier Charles Modeste (juin 1832-janvier 1869), Vallet (janvier 1869-octobre 1873), Dupuis Victor Edmond (octobre 1873-octobre 1877), Auziaux Hilaire Eléonor (octobre 1877-février 1882), Hébert Georges Paul (février 1882-novembre 1884), Rouget Charles François (novembre 1884-août 1889), Ledru Pierre François (août 1889-septembre 1892), Cresson Marie Albert Florentin (septembre 1892-septembre 1895), Révillon Alfred Eugène Grégoire (septembre 1895-).

Leur recrutement

Avant 1789, les clercs ou maîtres d'école recevaient leur délégation du curé de la localité, puisqu'ils étaient d'abord ses employés. Ce mode de nomination a subsisté jusqu'en 1832, mais depuis la Révolution, le prêtre devait parfois compter avec la municipalité.
Voici ce qui se passa, d'après les vieillards, quand s'ouvrit la succession de Jean Baptiste Taupinard (1832). Deux candidats se présentèrent: Prunier Charles Modeste et un nommé Lecertisseur qui exerçait à Chavençon (Oise). Le curé Mérillon les fit chanter à l'église et donna sa préférence au premier qui prit immédiatement possession de la charge.
Survint la loi de 1832 et quelques temps après le sieur Prunier fut installé officiellement, formalité constatée par un procès-verbal dont voici la copie:

Je soussigné, François Honoré Millet, curé de Marines, membre du Comité d'instruction primaire du canton de Marines, département de Seine-et-Oise, arrondissement de Pontoise, en vertu de la délégation faite par le président dudit comité, à l'effet de procéder à l'installation de l'instituteur de la commune d'Haravilliers,
Vu l'arrêté de M. le Ministre de l'Instruction publique en date du 30 août 1834, par lequel il institue le sieur Prunier Charles Modeste instituteur de ladite commune d'Haravilliers,
Vu la loi du 31 août 1830 et l'article 22 de la loi du 28 juin 1832,
En présence de MM. Talva, adjoint et Mérillon, curé desservant,
J'ai déclaré la séance ouverte et après avoir donné lecture des articles 1er, 12, 13, 14, 15, 16 et du paragraphe 6 de l'article 22 de la loi du 28 juin 1832, et avoir rappelé au sieur Prunier Charles Modeste les devoirs qu'il aura à remplir, je l'ai invité à prêter serment, ce qu'il a fait en ces termes: "Je jure fidélité au Roi des Français, obéissance à la Charte Constitutionnelle et aux lois du royaume". Toutes les formalités étant remplies, j'ai déclaré le sieur Prunier Charles Modeste installé dans ses fonctions d'instituteur communal de la commune d'Haravilliers et j'ai clos et signé le présent procès-verbal qui sera déposé aux archives du comité d'arrondissement et dont un double sera envoyé à M. le Recteur de l'Académie de Paris.
A Haravilliers le 28 octobre 1835
signé: H. Millet, curé de Marines, membre du comité d'instruction primaire délégué; Mérillon, desservant d'Haravilliers et Talva.

Leur enseignement

Les premiers clercs devaient savoir lire et écrire. Ils s'abstenaient d'apposer leur signature sur les registres de la paroisse. Marin Maury signe d'une main encore hésitante. L'écriture de Pierre Huray a déjà une belle assurance, sa signature est accompagnée d'un paraphe qui prétend à l'élégance.
A ce moment aussi, vers 1686, des témoins commencent à écrire leur nom. ce sont vraisemblablement les premiers élèves de Pierre Huray. Cependant, le plus grand nombre se contentent de faire une marque: une croix, un cercle, des points groupés... de manières spéciales aux individus.
Le progrès s'accentue sous les clercs suivants, et en 1789, sous Jean Piscot, tous les témoins signent ce qui ne signifie pas que tous les habitants savaient lire et écrire puisque de nos jours il y a encore dans la commune plusieurs illettrés.
Les instituteurs ont enseigné d'abord d'après le témoignage de quelques uns de leurs élèves que nous avons le bonheur de pouvoir vénérer encore, l'instruction religieuse, la lecture, l'écriture, l'orthographe et le calcul. Il faut arriver à Charles Modeste Prunier pour voir affronter la géographie comme matière facultative par les plus grands. L'un d'eux nous raconte souvent avec une fierté légitime qu'un jour un inspecteur fut émerveillé en l'entendant nommer les chefs lieux des départements. C'était parait-il le seul élève de la classe en état d'accomplir cette prouesse.
Dans un bulletin relatif à l'année 1876, nous relevons ce qui suit. Ce tableau donne une idée exacte des matières alors enseignées et de la méthode suivie.

tableau

Depuis l'enseignement a fait à l'école de notables progrès. Les programmes officiels y ont été suivis et appliqués et les résultats obtenus attestent la valeur de la méthode.
Dès 1880, l'école, sous la direction de M. Auziaux, obtient un certificat d'études, groupe des filles; en 1883, sous M. Hébert, un certificat groupe des garçons; en 1890, sous M. Ledru, un certificat groupe des garçons et un groupe des filles; en 1894, sous M. Cresson, un certificat groupe des garçons; en 1896, sous M. Révillon, deux certificats groupe des garçons; en 1897, deux certificats (1 fille et 1 garçon); en 1898, trois certificats (2 garçons et 1 fille); en 1899, un certificat groupe des garçons.
Les résultats seraient meilleurs si la fréquentation était plus régulière. Malheureusement, les absences sont nombreuses, motivées par la distance à parcourir pour se rendre en classe et par les besoins de la culture. En hiver, par les temps de neige, de grandes pluies ou de froids rigoureux, la population scolaire s'abaisse parfois à quatre ou cinq élèves dont la demeure est voisine de l'école. En été, nombre d'enfants sont employés aux travaux de la moisson et l'instituteur se trouve à la tête d'une quinzaine de disciples âgés de 6 à 8 ans. Sur 43 inscrits, nous en comptons actuellement une dizaine pour qui l'année scolaire s'étend de fin novembre au commencement de juin, c'est-à-dire sur sept mois.
Déduisons maintenant les congés réguliers et les absences accidentelles, au moins trois par mois (soit 80 jours en moyenne) et nous constatons que ces pauvres enfants n'ont à peu près que 130 jours de classe non consécutifs. Aussi n'est-il pas surprenant qu'à la fin de la scolarité ils se trouvent en possession de fort peu de connaissances élémentaires. Ils apprennent avec peine à lire, écrire et faire les quatre opérations fondamentales de l'arithmétique. Pour le reste, ils n'ont que des notions vagues et sans lien. C'est regrettable, mais nous ne voyons, pour notre part, aucun remède à cette situation.

Leurs émoluments

C'est en 1828 que pour la première fois apparaît au budget communal un crédit destiné au traitement de l'instituteur, soit 50francs touchés en deux semestres, au 28 juin et au 31 décembre. A cette modique ressource s'en ajoutait une autre égale pour le remontage de l'horloge de l'église.
Nous allons maintenant montrer quelle fut la situation pécuniaire des instituteurs dans notre localité par application des lois du 28 juin 1833, du 15 mars 1850, du 10 avril 1867, du 19 juillet 1875, du 16 juin 1881 et du 19 juillet 1889.
La première n'a été mise en vigueur qu'en 1835, après deux tentatives infructueuses en 1833 et en 1834 de la part de la municipalité qui avait voté un crédit de 200francs égal au minimum fixé par la loi sans justifier de ressources correspondantes.
L'instituteur émargeait au budget pour savoir...

En 1835 : 250francs (traitement fixe 200francs, entretien de l'horloge 50francs)
En 1852 : 711francs (traitement fixe 200francs, rétribution scolaire 401 francs, supplément de traitement 50francs, horloge 60francs)
En 1868 : 722francs (traitement fixe 200francs, rétribution scolaire 462 francs, horloge 60francs, éventuel x)
En 1876, d'après le bulletin annuel : 1409,65francs (traitement fixe 200francs, rétribution scolaire 484 francs, éventuel complément pour parfaire le minimum 112,65francs, supplément de traitement 200francs, cours d'adultes 23francs, secrétariat de la mairie 225francs, église et arpentage 120francs)
En 1882 : 1340francs (traitement légal -4e classe- 900francs, supplément facultatif 200francs, secrétariat de la mairie 240francs)
En 1890 : 1990francs (traitement de l'Etat 1350francs, supplément facultatif 200francs, secrétariat de la mairie 260francs, couture 80francs, divers 100francs)
En 1898 : 1980francs (traitement de l'Etat 1100francs, supplément communal 300francs, secrétariat de la mairie 300francs, couture 80francs, divers 200francs).

Population scolaire

De 1833 à 1882, la moyenne a été de 39 élèves. De 1882 à 1899, elle fut de 37 élèves. Comme on le voit, la moyenne est moins élevée après la loi sur l'enseignement obligatoire. Ce résultat s'explique par la diminution considérable de la population communale qui, comme nous l'avons établi, dans la première partie de ce travail, a perdu 150 unités environ depuis un demi siècle. En estimant à 15% du nombre des habitants celui des enfants de l'âge scolaire, on trouve que la diminution de la moyenne devrait être de 20 unités en chiffre rond. En réalité la loi sur l'obligation scolaire a donc eu pour effet d'augmenter le nombre des enfants qui reçoivent l'enseignement primaire.

Locaux scolaires

Mairie d'Haravilliers

Les premiers instituteurs, les maîtres d'école ou clercs comme on les appelaient, installaient leur classe dans leur propre demeure. La tradition veut que l'on ait fait l'école dans une petite maison qui existe encore, dépendance du domicile de Mme Veuve Sosier, à Haravilliers. Cette construction ne comprend qu'une toute petite pièce, éclairée par une seule fenêtre, donnant sur la rue. Nous sommes avec la tradition, car nous avons relevé sur un vieux plan de la seigneurie d'Haravilliers, à l'emplacement désigné, la propriété d'un sieur Danguillaume, probablement celui qui a exercé les fonctions de clerc pendant quarante années.
Après la Révolution, l'école fut transférée dans la maison vicariale, aujourd'hui propriété de M. Louis Sosier, épicier-marchand de vins. Cet immeuble n'était communal que depuis 1844, époque où la commune d'Haravilliers, qui en jouissait cependant depuis plus de 40 ans, l'acheta pour quatre cent francs à la Fabrique de l'église.
La salle de classe mesurait 7m25 x 5m10 x 2m60. La cour de récréation, une étendue de 50 m2. Le maître disposait d'une cuisine, d'une chambre à coucher et d'un jardin de 4 ares. La mairie occupait une autre pièce.
Un inventaire du mobilier, en date du 4 juin 1854, énumère une estrade, 6 tables, 4 bancs, une cloison séparative, 36 ardoises, 28 tableaux de lecture, 2 tableaux noirs, 1 thermomère, un registre de l'école et 1 christ.
Ce relevé qui a été fait dix ans après les améliorations réalisées en 1844 qui ont coûté 2000francs conduit à penser que le matériel d'enseignement et le mobilier scolaire étaient au début réduits à leur plus simple expression. Il parait qu'alors on manquait de tables. La masse des élèves s'entassait sur des bancs disposés autour de la salle ou sur le sol. Ceux-là seuls qui savaient écrire prenaient place devant des tables de ménage. Hélàs! très peu atteignaient à cette dignité même à un âge avancé.
Dès 1872, la municipalité, comprenant que l'école ne répondait plus aux besoins de l'enseignement, forma le projet d'en construire une autre. Le 10 juillet, elle acheta un terrain d'une contenance de 15 ares, à prendre à l'extrémité sud-ouest de la parcelle 560, section B, lieu-dit "Le Christ".
La nouvelle construction fut élevée dans la moitié orientale du terrain acquit. Le rez-de-chaussée comprend une cuisine, une salle à manger, un vestibule donnant dans la maison et dans l'école, laquelle est surmontée d'un grenier. Au premier étage, sont trois chambres et un grenier dessus. L'autre partie du terrain forme le jardin d'une contenance de 7 ares environ. L'inauguration eut lieu en 1881. La commune avait dépensé 22096,47francs. L'Etat et le Département lui ont alloué 9000francs.
Tout récemment, d'importantes améliorations furent réalisées. On construisit un mur de clôture au jardin, on remplaça le carrelage de la classe par un parquet sur bitume et l'on acheta 20 tables à deux places. Coût 2587,47francs.
On le voit, la municipalité actuelle, comme celles qui l'ont précédée, est toute dévouée à l'enseignement primaire. Elle ne recule devant auncun sacrifice, bien que disposant de ressources très limitées. Espérons que ses efforts ne seront pas stériles, que les parents voudront de plus en plus voir leurs enfants profiter du trésor qui leur est offert avec munificence.
Haravilliers, le 24 septembre 1899
signé : l'instituteur, A. Réveillon.

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